Les Bateliers

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Les Bateliers (Гемиџии, transcrit Gemidžii, en macédonien) est un groupe anarchiste actif en Macédoine, alors Roumélie ottomane, entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle après JC[1].

Contexte

Depuis le XVIème siècle, le terme de Roumélie désigne l’ensemble des territoires balkaniques de l’empire ottoman, en opposition à la partie asiatique appelée Anatolie. Administrativement, on parle du pachalik de Roumélie qui comprend une trentaine de subdivisions géographiques, les sandjaks. Une réorganisation fait passer le nombre de sandjaks à une vingtaine au début du XVIIIème. Un certain nombre d’entre eux accèdent à une autonomie au sein de l’empire. Les Balkans sont un point de rencontre de l’influence de plusieurs empires concurrents. En 1816, un des sandjaks obtient plus d’indépendance sous le nom de Principauté de Serbie. En 1836, le Roumélie est divisée en trois territoires administratifs centrés autour de Salonique, Edirne et Monastir, eux-mêmes subdivisés en plusieurs sandjaks. Ces subdivisions varient selon les réformes en cours[2]. Les Balkans ottomans sont secoués par de nombreuses manifestations et confrontations armées pour l’obtention de plus d’autonomie[3]. Ces révoltes sont un mélange de revendications sociales populaires, de recherche de plus de pouvoir des bourgeoisies locales et de contestations nationalistes. La Principauté du Monténégro obtient vers 1850 son indépendance et celles de Roumanie en 1859.

La Roumélie après 1878
Le Traité de San Stefano (actuel quartier Yeşilköy d’Istanbul), signé le 3 mars 1878, réorganise les provinces ottomanes à la suite des guerres russo-ottomanes dans les Balkans. Les principautés de Serbie, du Monténégro et de Roumanie accèdent à l’indépendance. Celle de Bulgarie s’étend de la mer Noire à la Macédoine, du Danube à la mer Égée. Elle comprend l’ensemble des bulgarophones. La Bosnie-Herzégovine reste province ottomane. Ce traité modifie aussi quelques frontières dans le Caucase.

Jugé trop favorable à la Russie, ce traité est contesté par le Royaume-Uni et l’Autriche-Hongrie lors du congrès de Berlin qui débouche sur un nouveau traité le 13 juillet 1878 entre le Royaume-Uni, l'Autriche-Hongrie, la France[4], l'Allemagne, l'Italie, l'empire russe et l'empire ottoman. Les principautés de Serbie et du Monténégro deviennent indépendantes mais perdent quelques territoires attribués par le traité de San Stefano. Celle de Roumanie s’agrandit au Sud vers le Danube. La Bosnie-Herzégovine est occupée par l’Autriche-Hongrie. La Bulgarie[5] reconnue par ce traité s’étend du Danube aux contreforts des Balkans, elle est autonome mais reste vassale de l’empire ottoman. Elle ne comprend plus ni la partie sud qui devient la Roumélie orientale, ni la Roumélie qui regroupe la Macédoine, la Thrace et les régions albanophones[6]. En 1885, la Roumélie orientale proclame son rattachement à la principauté de Bulgarie. La Roumélie ottomane regroupe alors les régions entre la mer Noire à l’est, la mer Égée au sud et l’Adriatique à l’ouest. Au nord de la Roumélie se trouvent les royaumes de Roumanie (1881 – 1947) et de Serbie (1882 – 1918) et les principautés de Bulgarie (1886 – 1908) et du Monténégro (1852 – 1910). L’autonomie de ces principautés et royaumes balkaniques est relative car l’empire ottoman a négocié divers arrangements militaires, économiques ou politiques. Au sud-est, un État grec indépendant a vu le jour en 1832 après une guerre de libération épaulée par la France.

La "Question de Macédoine", autrement dit le sort de la Roumélie, est au cœur du jeu politique balkanique des grandes puissances européennes. Pour les uns, elle est une méthode pour affaiblir encore plus l'empire ottoman, déjà chancelant, pour les autres elle est une lutte anti-impérialiste ou de libération nationale. La nuance entre les deux n'étant jamais bien claire. Avec l'accession à l'indépendance de la Bulgarie, pour beaucoup de bulgarophones, la Roumélie reste un territoire sous domination étrangère qui doit être "libéré". De nombreux jeunes bulgares s'investissent dans des projets de scolarisation ou d'amélioration de l'hygiène et des soins auprès des hominines bulgarophones de Roumélie ottomane. Des réseaux se tissent. Les lycées sont un vivier de révolutionnaires en herbe...

Pour celleux qui le souhaitent, les instituteurs révolutionnaires deviennent ainsi des propagandistes. L'ouverture d'un lycée bulgare en Roumélie à Salonique (1880) et à Andrinople (1891) sont chose importante pour les bulgarophones, de Roumélie ou de Bulgarie, car ils offrent de nouvelles possibilités de rencontre et d'organisation collective. Les théories révolutionnaires arrivent en Roumélie grâce aux activistes bulgares qui les diffusent et créent - ou tentent de le faire - de petits groupes là où illes passent. Traduits, les textes de Bakounine circulent beaucoup et sont appréciés par les positions qu'il développe sur le fédéralisme et le soutien nécessaire aux luttes dans les Balkans, ainsi son fédéralisme est une réponse pratique à la question naissante et pressante des nationalités et son analyse une forme de refus du jeu géopolitique qui voudrait sacrifier untel pour en sauver un autre.

Dans ce contexte balkanique, les jeunes révolutionnaires bulgaro-macédoniens vont s'engager et mettre leur vie en jeu. Selon leurs sensibilités personnelles et leurs options politiques, illes vont tenter d'être acteurs, à leur manière, dans une lutte composite dans laquelle se croisent des appels à une réforme agraire, des discours nationalistes, une dénonciation de la pauvreté et de l'occupation militaire, des rêves d'internationalisme et de révolution, etc. Les motivations sont multiples et parfois vraiment opposées politiquement, une vraie macédoine. Les plus révolutionnaires - bakouninistes et anarchistes-communistes - vont tenter d'y mettre leur grain de sel [7].

Organisation révolutionnaire macédonienne (ORM)

Affiche du film macédonien Miss Stone de 1958[8]

L’Organisation révolutionnaire macédonienne (ORM) est créée à Salonique en novembre 1893 par des partisans de l’indépendance de la Roumélie et un Comité Central fixe à l'été 1896 les buts de l'organisation. Ce comité s'inspire largement du programme du Comité Révolutionnaire Bulgare rédigé en 1869 à Genève par Bakounine et deux révolutionnaires bulgares. Soutenus par la Bulgarie, en quelques années ils installent une véritable guérilla dans des parties de la Roumélie et parviennent à administrer de petites zones "libérées" grâce aux tcheta, les milices armées, et rendent parfois la justice lors de différends locaux. Le journal Insurrection est lancé en 1894. Le premier atelier de bombes est installé en Bulgarie en 1896, suivi l'année d'après de deux nouveaux ateliers, qui parviennent à tous les trois à fabriquer plus de 1000 bombes. L'ORM se finance par le biais des cotisations de ses nombreux adhérents et sympathisants mais aussi - et surtout, car les populations sont pauvres - par des braquages ou des extorsions de fonds auprès de dignitaires ou de représentants ottomans, et plus rarement bulgares ou grecs. Les armes sont soit achetées en Grèce, soit volées lors d'attaques de casernes. Politiquement, l’ORM n’est pas un bloc homogène. En son sein cohabitent celleux qui veulent le rattachement à la Bulgarie, l’indépendance ou s’intégrer dans un projet de fédéralisme balkanique : nationalistes bulgares ou macédoniens, socialistes ou anarchistes. Même si des anarchistes, collectivement ou individuellement, participent aux activités politiques ou militaires dans des tcheta de l'ORM - parfois à des responsabilités importantes comme Gotze Deltchev ou Mihail Guerdjikov - les rapports ne sont pas toujours faciles. Parfois tendus. L'ORM mène une lutte de libération nationale et donc, en son sein, cohabitent des tendances contradictoires au nom de cette sacro-sainte libération. Tactiquement, l'ORM préconise une guerre de guérilla dans les territoires ottomans qu'elle espère conquérir progressivement et refuse les actions terroristes de petits groupes clandestins qu'elle juge inopportunes. En 1900, des comités révolutionnaires et des groupes de combattants sont présents dans de nombreux endroits de la Roumélie. L'ORM se fait connaître internationalement en septembre 1901 lors de l'enlèvement d'une missionnaire protestante américaine, Ellen Stone, et de son accompagnatrice Katerine Stefanova-Tsilka. Une rançon est demandée contre la libération des deux otages. Elles sont bien traitées et l'accompagnatrice accouche même de son enfant pendant les quelques mois de détention. Après le paiement de la rançon en janvier 1902, les deux kidnappées sont libérées. Miss Stone devient une fervente partisane de la cause macédonienne dont elle parle lors de différents meeting organisés aux États-Unis d'Amérique.

En 1903, l'ORM devient l'Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédo-Andrinopolitaine ou ORIMA[9]. Elle intègre maintenant différents autres mouvement jusqu'alors proches, comme en 1900 la Société de l’Assomption[10] dirigées par des femmes et dont le but est la scolarisation des plus pauvres et la mise en place de structures médicales pour soigner les combattants, ou concurrentes, comme en 1902 la Fraternité Secrète Révolutionnaire Bulgare qui sera par la suite l'aile droite de l'organisation. Même si l'ORIMA est la plus grosse des organisations luttant pour la libération de la Roumélie du joug ottoman, elle n'est pas la seule sur ce credo mais a une tendance à vouloir être hégémonique.

Anarchistes bulgaro-macédoniens

L'influence des révolutionnaires russes sur ceux de Bulgarie s'expliquent par les échanges entre les deux pays et par la présence de quelques révolutionnaires étrangers en Bulgarie et en Roumélie [11]. Le poète bulgare Hristo Botev[12] est un proche de Sergueï Netchaïev, l'amant russe d'Albertine Hottin, qu'il aide à obtenir des faux-papiers[13] et, plus généralement, les allers-retours sont fréquents pour les étudiants et les activistes de tous poils. L'histoire et les méthodes des révolutionnaires russes sont alors au centre des attentions. Imprégnés des écrits de Bakounine, plusieurs bulgares parcourent le territoire pour animer des discussions ou y créer des groupes locaux. Entre 1880 et 1890, plusieurs petits groupes anarchistes voient le jour, sans contact entre eux[14]. Ils prônent l'auto-éducation par des lectures communes et des discussions, et quelques uns s'organisent dans des lycées en coopératives de consommation qu'ils nomment des "communes". La première imprimerie est montée en 1896 à Roussé. A l'automne 1895, Pitar Mandjoukov, Mihail Guerdjikov et Stefan Mikhov fondent avec une dizaine de personnes - trois sont macédoniens et le reste bulgares - le Comité Central Révolutionnaire Macédonien et sont expulsés de leur lycée de Plovdiv pour propagande anarchiste. Ils s'installent tout trois à Kazanlik pour continuer leurs études. De nouveau, un groupe anarchiste d'une vingtaine de membres voit le jour et, de nouveau, Mandjoukov, Guerdjikov et Mikhov sont virés du lycée en 1897.

ГЛАСЪ (Voix) - juin 1898
Finalement, Guerdjikov, puis Mandjoukov, partent pour Genève en Suisse. Ils y rencontrent un petit groupe d'anarchistes bulgaro-macédoniens composé entre autres de Svetoslav Merdjanov, Kina Guenova, Olga Balinova, Todora Zlateva et Jordan Kaltchev[15]. Illes décident ensemble de lancer le "Groupe de Genève" qui bientôt se transforme en Comité Révolutionnaire Clandestin Macédonien (CRCM - Македонскиот таен револуционерен комитет - МТРК), présenté comme succursale de celui de Plovdiv. Dans son appel, rédigé en bulgare[16] en 1897 et largement diffusé en Bulgarie et en Roumélie, le Comité n’est pas favorable à une politique des nationalités et refuse de s’associer aux projets nationalistes. Il préconise une fédération entre la Macédoine et la Thrace (la Roumélie), embryon d’une plus large fédération balkanique dans laquelle toutes les populations pourraient vivre ensemble, sans distinction de nationalités. Il publie en juin 1898 le journal ГласЪ (Glas, "Voix" en français). La même année, est publié le journal Oтмъщение (Otmashtenie, "Vengeance" en français), sous la direction de Mandjoukov et sous-titré "Organe des Révolutionnaires-Terroristes Macédoniens". Deux citations sont mises en exergue. L'une est issue du best-seller des christiens, la Bible, "Œil pour œil, dent pour dent", et l'autre - en russe - d'un texte de Hertzen, "Ou l'un, ou l'autre : ou finir et avancer, ou s'arrêter à mi-chemin" [14]. Nous ne savons ni le nombre d'exemplaires de ces deux journaux, ni s'il y eut plusieurs numéros[17]. Les noms des groupes genevois sont fluctuants et il est difficile d'en saisir la réalité. Des tracts et des journaux sont envoyés à Plovdiv. Grigor Popdochev se charge de diffuser les textes du Comité en Bulgarie et d'y trouver de l'argent. Ne parvenant pas à ses fins, il se suicide[18]. Mandjoukov traduit en bulgare Les crimes de Dieu[19] de Sébastien Faure et la déclaration d'Émile Henry[20]. Le but affiché de ces anarchistes de Genève est de se battre en Roumélie pour qu'elle devienne Macédoine et Thrace libérées. Ils décident d'abandonner leurs études...

Mandjoukov et Merdjanov passent les frontières et arrivent à Plovdiv en octobre 1898. Avec deux autres anarchistes - Kaltchev et Dimitar Kochtanov - ils y rencontrent Gotze Deltchev, anarchiste et membre de l'ORM. Ils se mettent d'accord pour des activités communes. Merdjanov et Kochtanov partent pour Salonique, Mandjoukov et Kaltchev pour Skopje, pour y former de nouveaux groupes. Mandjoukov fait paraître pour l'occasion L’ABC de la doctrine anarchiste et Merdjanov regroupe quelques anarchistes dont la plupart seront membres des Bateliers. Après quatre mois Merdjanov se fait expulsé hors de l'empire ottoman, quant à Mandjoukov, dénoncé, il est arrêté à la frontière bulgaro-ottomane, jugé puis condamné à la peine de perpétuité. Acquitté et libéré en appel, il quitte Skopje et rejoint Sofia par des chemins détournés. Il y retrouve Merdjanov, Deltchev et Pitar Sokolov. Tous les quatre décident d'intégrer une petite unité de guérilla menée par Deltchev. Le groupe entre en Roumélie en juillet 1899 pour y mener des actions de guérilla contre les forces ottomanes. Au bout de quatre mois, Mandjoukov et Merdjanov retournent en Bulgarie, très critiques sur le choix tactique de la guérilla. Sokolov rentre en janvier 1900.

Ils suivent un autre chemin et se servent d'autres moyens de lutte, tout à fait différents des nôtres. D'autre part, n'est-ce pas la cause qui nous obligea à nous séparer de certains de nos anciens camarades qui sont restés là-bas, parcourant montagnes et vallées pour organiser et armer, pour préparer le peuple et les paysans ? [21]

Les Bateliers

Svetoslav Merdjanov et Pitar Mandjoukov veulent s'en tenir à ce que le Groupe de Genève préconise : faire des actions terroristes ciblées contre les représentants et les soutiens du pouvoir ottoman. Leur but est tout autant d'affaiblir les ottomans, par la terreur, la destruction et la pression des investisseurs étrangers, que d'alerter le monde sur la situation en Roumélie et la lutte pour l'indépendance. Pour ce faire, ils ont pour compagnons ceux du petit groupe d'anarchistes monté par Merdjanov à Salonique. Généralement, ce groupe est désigné par le terme de Bateliers (Гемиџии, transcrit Gemidžii, en macédonien) sans que l'on en sache exactement la raison[22]. Le premier nom retenu, Gürültücü, était sans doute moins obscur. Pioché dans la langue turque osmanli[23], ce mot signifie "fauteur de trouble" ou "bruyant".

Il y a [...] une erreur, largement répandue et obstinément maintenue qui concerne l'appartenance idéologiques des Bateliers : ils sont qualifiés d' "individualistes". Cette erreur est du probablement au fait qu'ils n'adhéraient pas à l'Organisation révolutionnaire intérieure, qu'ils considéraient autoritaire et centraliste ; peut-être aussi au fait que le groupe avait un caractère fermé, strictement conspiratif. [...] Svetoslav Merdjanov, Petar Mandjoukov, Mihail Guerdjikov furent anarchistes-communistes nettement déterminés, et nullement individualistes.[7]

Banque ottomane d'Istanbul (1899 - 1900)

Fin 1899, Merdjanov et Mandjoukov se rendent sous de fausses identités à Istanbul, chacun empruntant un itinéraire différent. Leur but est d'y mener une action violente, mais ils ne disposent que de peu de moyens. Les premiers fonds sont obtenus auprès de l'exarque Joseph I[24] à qui Merdjanov extorque un peu d'argent. En couverture, Merdjanov se prétend étudiant en droit, dont la santé fragile nécessite d'être à Istanbul, et Mandjoukov dit vouloir s'inscrire au lycée français de la ville. Ce dernier justifie de revenus en se faisant embaucher comme typographe dans l'unique imprimerie bulgare stanbouliote, tenue par Stoyanov Kaltchev et son fils Nantcho, tout deux sympathisants de la "cause macédonienne".

Comme tous les ans, afin d'assister à une cérémonie devant le supposé manteau de Mahomet[25], le sultan ottoman se déplace dans Istanbul à bord d'une calèche entre son palais et le lieu de la cérémonie. C'est cette occasion, le 14 janvier 1900, que Merdjanov et Mandjoukov choisissent pour intenter à la vie du sultan. Mais la foule et la rapidité à laquelle passe le cortège sultanesque ne permettent pas aux deux anarchistes de lancer leur bombe ou d'ouvrir le feu sans prendre le risque de faire des blessés innocents. Finalement, ils renoncent à cette action. Ayant eu vent de la présence de ce groupe d'anarchiste, l'ORM, qui désavoue les attentats comme mode d'action, envoie à Istanbul un de ses membres pour exécuter Merdjanov et Mandjoukov. Parvenus à déjouer cette tentative, sans tuer leur exécuteur, les anarchistes chargent Jordan Popjordanov l'un des leurs à Salonique de faire savoir directement à la direction de l'ORM que :

Si une seconde fois, vous tentez de tuer n'importe qui de nos camarades, nous vous réglerons votre compte à tous, car nous vous connaissons bien, et vous nous connaissez aussi ![7]

Sans connaître la nature exacte de leurs projets, ni leurs identités réelles, les autorités ottomanes lancent une récompense de 10 000 lires pour la capture de S. Merdjanov et P. Mandjoukov.

La Banque ottomane d'Istanbul telle qu'elle aurait dû cesser d'exister en 1900
Pitar Sokolov les rejoint à la fin du mois de janvier 1900. Il arrive sous sa vraie identité et fait valoir sa profession de peintre. Décidés à organiser un nouvel attentat, le trio anarchiste jette son dévolu sur la banque ottomane d'Istanbul[26] qu'ils veulent détruire à l'explosif, celle-là même que des arméniens avaient occupé en 1896[27]. Pour eux, la cible est doublement intéressante car, outre les bureaux de la banque, le bâtiment abrite la régie des tabacs dont les principaux capitaux sont français. Début mars 1900, une maison de trois étages est louée en face de la banque au nom de l'imprimeur, des stocks de papier et des caisses vides y sont entreposés. Dans cette maison, un puisard de 80 cm de large et 3,5 mètres de profondeur est la base de départ de leur projet de percement d'un tunnel de 14,5 mètres sous la rue pour rejoindre un coin du bâtiment bancaire et y déposer des charges explosives. Deux personnes - Tzvetko Naoumov et Hadjiata - sont affectées à la surveillance de la maison pendant que deux équipes se relaient pour percer. Konstantin Kirkov et Mandjoukov forment une équipe, Sokolov et Merdjanov une autre. Le 10 mars Mandjoukov entame, seul, les trois premiers jours de travaux, armé d'un marteau, de burins, de bougies, d'allumettes et d'une boussole :
J'ai commencé par enlever des pierres de la maçonnerie en fixant, à ma gauche, au fond du puisard, la bougie ! Lorsque le trou atteignit les dimensions permettant de m'y introduire en rampant, je m'arrêtai. Mais l'insuffisance d'espace à l'endroit où je travaillais rendais très difficile l'arrachement des pierres ; et il était difficile plus encore de les retirer et de les arranger. Enfin, au prix de beaucoup d'efforts je réussis à disposer les pierres de telle manière qu'elles me servaient de marches pour monter et descendre dans le puisard.

Je ressentis une fatigue terrible. De plus, la flamme de la bougie diminuait peu à peu et s'éteignit. J'essayai de la rallumer, mais en vain : les allumettes ne prenaient pas. La respiration devint difficile, l'air me manquait ou, plutôt, il était surchargé en gaz carbonique. Je sentis que j'étouffais et j'eus un début d'évanouissement. Je me dépêchai de remonter avant de perdre connaissance, pour prendre du repos. Assis en haut des marches de l'escalier, je m'endormis. Lorsque je me réveillai, la journée allait se terminer...

Je sentis la faim et voulus dîner avant la tombée de la nuit. Mes mains étant très sales, je voulus me laver et c'est alors que je me rendis compte que j'avais oublié d'apporter de l'eau ! Et alors ! Que faire ? Après avoir hésité quelques instants, la faim me torturant, je décidai de me... laver en me servant de ma propre urine. Je sais que c'est dégoûtant, pas la peine de me le dire, mais... Enfin, j'essuyai mes mains avec le mouchoir, et je pris mon repas...[28]

Pendant une semaine, 10 heures par jour, les deux membres d'une équipe se chargent alternativement, par tranche d'une heure, du creusement et de l'évacuation des gravats pour l'un et de l'activation manuelle d'un grand soufflet de forgeron servant d'aération pour l'autre - afin d'éviter l'asphyxie qu'a connu Mandjoukov. Ils restent, sans sortir, une semaine entière à travailler, puis ils sont relayés par l'autre équipe. Une fois par semaine, le mercredi, le responsable du détachement militaire protégeant la banque fait une tournée d'inspection des lieux et maisons à proximité du bâtiment. Il inspecte quelques caisses de la maison louée et n'y trouve à chaque fois que des livres de langue russe ou des manuels législatifs. La nouvelle équipe profite de la relève militaire et de l'inspection hebdomadaire pour venir remplacer leurs compagnons. Kirkov quitte Istanbul fin mai et Pavel Chatev le remplace début juin. Arrive aussi Popjordanov en ce début d'été 1900, venu aider mais aussi voir le procédé afin de peut-être faire la même chose à Salonique[29]. Épuisants, les travaux continuent, mais ne peuvent se faire qu'en journée car les coups de marteau risquent d'être entendus la nuit. Finalement, le percement est terminé le 7 août, presque 5 mois après le début des travaux.

Les 100 kg d'explosif doivent arriver de Batum - dans l'actuelle Géorgie - par l'entremise d'un arménien, Kosakov, mais la marchandise se fait saisir par le hasard d'un contrôle douanier. Kosakov est arrêté mais ne livre aucune information. En tant qu'étranger à l'empire ottoman, il est finalement expulsé. Et plus d'explosifs.

Dénoncés à la police ottomane par - selon Mandjoukov - l'exarque Joseph Ier qui n'a pas digéré d'avoir été extorqué, Merdjanov, Chatev, Sokolov et Mandjoukov sont arrêtés l'un après l'autre vers la mi-septembre 1900. Ils sont interrogés et emprisonnés pendant deux mois. La police n'identifie même pas Merdjanov et Mandjoukov pour qui elle a pourtant promis une récompense en cas de capture et les motifs de leurs arrestations n'ont pas de liens avec le percement du tunnel. L'ORM profite de cette arrestation pour envoyer à Istanbul l'un des siens afin de faire un rapport sur ce projet de tunnel. Finalement, devant l'absence de charge, le sultan ordonne l'expulsion de trois d'entre eux vers la Bulgarie, seul Chatev - originaire de Kratovo en Roumélie ottomane - est assigné à résidence dans sa ville natale.

Dès leur retour en Bulgarie fin novembre 1900, Merdjanov, Sokolov et Mandjoukov tentent de se fournir en explosif pour terminer leur opération et participent à des activités plus classiquement militantes[30]. Alors que Mandjoukov se fait embaucher en tant qu'acteur dans un théâtre ambulant, les deux premiers se joignent en juillet 1901 à un projet d'attaque contre le train du Shah, roi de Perse, qui doit passer en Thrace orientale (Est de la Roumélie) mais, finalement, l'objectif devient le train postal dans la région d'Andrinople. Mais l'opération est un échec et la petite équipe doit se replier. Dans leur fuite, ils kidnappent le fils d'un dignitaire ottoman mais au moment de la remise de la rançon ils sont pris sous le feu des militaires de l'empire. Victime collatérale dans le langage polémologique, le "fils à papa" est tué lors des échanges de tirs. Tatoul Zarmarian[31], Sokolov [32] et quatre autres anarchistes sont tués. Merdjanov[33], Hristo Hadjiilieva, Georgi Fotev et deux arméniens Onnik Torossian et Bédros Siremdjian[34], tous blessés, sont arrêtés. Mandjoukov et Popjordanov essayent d'organiser une attaque de la prison pour libérer leurs compagnons mais l'opération est abandonnée faute de moyens. Après quatre mois d'interrogatoires et de tortures, les survivants sont condamnés à être pendu en place publique. La sentence est exécutée à Andrinople le 27 novembre 1901. Merdjanov tente une ultime déclaration mais, empêché, il place lui-même la corde autour de son cou et appelle une dernière fois à la révolution avant de mourir.

Lors de perquisitions et d'arrestations à Salonique dans les rangs de l'ORM, la police ottomane tombe sur le rapport fait par l'envoyé de l'organisation sur le tunnel de la banque d'Istanbul. Il est rebouché. Stoyanov Kaltchev et son fils Nantcho sont arrêtés et condamnés à un siècle de prison. Le premier meurt rapidement et le second après sa libération en 1908.

Attaques de Salonique (1903)

Pour survivre, Jordan Popjordanov et Pitar Mandjoukov se font embaucher dans les mines de fer, proches de la ville bulgare de Bourgas sur la mer Noire, puis enchaînent les petits boulots. En février 1902 [35], Popjordanov part pour Genève, en Suisse, où un membre de l'ORM lui remet une grosse somme d'argent. Comme cela fut tenté à Istanbul, une équipe se charge du percement d'un tunnel pour dynamiter la banque ottomane de Salonique. Un local est loué par Vladimir Pingov et Ilia Tratchkov dans la même rue que la banque et transformé en salon de coiffure. Pavel Chatev et Dimitar Kochtanov entament les travaux de percement et le reste de l'équipe se charge de l'évacuation, dans des caisses, de terre qui est jetée à la mer. Mais le manque de moyens financiers contraint à suspendre le projet. L'accès au tunnel est bouché. L'argent remis à Genève à Popjordanov relance les travaux en mai 1902. Un nouveau local est loué au nom de Marko Bochnakov, transformé cette fois-ci en épicerie. Ce tunnel doit rejoindre l'ancien creusé à 3,5 mètres de profondeur. Après divers problèmes, les travaux s'achèvent en février 1903 et les explosifs sont installés à la mi-mars sous la banque.

Une tonne d'explosif est achetée, et, via le port de Marseille, arrive à Alexandroupoli - alors en Thrace ottomane - en novembre 1902. Mais la marchandise est finalement récupérée par l'ORM. Un second envoi de 120 kg d'explosif passe par l'Autriche et la Serbie pour parvenir à Plovdiv où Mandjoukov les stocke. Étiquetés "Batum 1889" qui indique sa provenance et son ancienneté, les 120 kg d'explosif doivent être manipulés avec précaution. Mandjoukov se charge de la logistique. Divisés en deux, les explosifs sont acheminés à Salonique, une partie l'est via Sofia, cachée dans des sacs de riz et des bidons d'huile, et l'autre transite par Istanbul avant d'arriver à Salonique. Au total, ce sont 300 kg d'explosif dont disposent le groupe d'anarchistes.

Ex-Banque Ottomane de Salonique - 29 avril 1903
Le 27 avril, tous les participants aux actions armées à venir se réunissent pour en fignoler l'organisation et se répartir les taches. La plupart font librement le choix de ne pas survivre aux actions, seuls Chatev, Bochnakov et Milan Arsov décident de tenter de s'échapper s'ils le peuvent.

L'arrivée le 28 avril dans le port de Salonique du navire français Le Guadalquivir de la compagnie des Messagerie maritimes est le signal convenu pour le début des opérations. Sous un nom d'emprunt, Chatev se rend à bord du bateau et y dépose une dizaine de kg d'explosif dans la salle des machines. L'explosion - qui n'a fait aucun blessé - provoque un incendie qui contraint à l'évacuation de tous les passagers. Chatev profite de ce départ par chaloupe pour s'éclipser et prendre un train direction Skopje. L'incendie illumine la rade de Salonique pendant des heures.

Dans la nuit, Dimitar Metchev, Ilia Tratchkov et Milan Arsov font exploser une bombe sur la voie de chemin de fer Salonique-Istanbul causant seulement quelques dégâts sur des wagons et la locomotive.

Dans la soirée du 29, Konstantin Kirkov fait exploser les conduites du gaz d’éclairage, plongeant Salonique dans l'obscurité, et pose une bombe devant le Grand Hôtel de la ville. Popjordanov active le dispositif sous la banque et la fait exploser. Le bâtiment est détruit. Arsov jette une bombe dans le jardin du théâtre de verdure l'Alhambra, et Georgi Bogdanov dans un café. Après une tentative d’incendie échouée, Pingov [36] se fait tuer par un policier ottoman. Metchev [37] et Tratchkov [38] essayent sans succès de faire exploser le réservoir de gaz d’éclairage et l’usine attenante. S'engage alors une fusillade entre eux deux et une patrouille, lors de laquelle, à cours de munitions, ils trouvent la mort. Après avoir lancé quelques bombes devant l’hôtel d’Égypte et le théâtre Éden, Popjordanov et Kirkov s'éclipsent.

Dans la matinée du 30, Kirkov[39] tente de s'introduire dans la poste centrale en se faisant passer pour un citoyen français ayant besoin d'envoyer un télégramme, mais il est intercepté devant et tué par le militaire en faction sans avoir pu activer sa bombe. Retranché chez lui, Popjordanov[40] affronte pendant plusieurs heures un groupe de militaires sur lesquels il tire et jette des bombes. Se sachant perdu, il écrit une dernière "lettre d'amour" à celle qu'il aurait bien voulu connaître plus [41]. A cours de munition, il est abattu.

Tzvetko Naoumov [42] tente d'assassiner le préfet Hassan Fethi Pacha mais il en est empêché par des militaires. Il fait exploser sa bombe et meurt le 1er mai 1903.

Exils et déportations

La répression fait 35 morts selon les ottomans, entre 200 et 300 selon d’autres chiffres. Sur les environ 2000 personnes arrêtées, 353 sont jugées et 33 d’entre elles sont condamnées[7]. Pavel Chatev, Marko Bochnakov [43], Georgi Bogdanov et Milan Arsov [44] le sont à la peine capitale et les autres à des peines de 5 à 101 années de prison. Finalement, les peines de mort sont commuées en perpétuité. Après trois ans d’emprisonnement, les quatre perpet’ sont transférés à Mourzouk dans le désert du Fezzan libyen. En 1908, lors de l’amnistie des Jeunes-Turcs, seuls Chatev et Bogdanov sont encore vivants.

Épilogue

En soutien, entre le 28 avril et le 1er mai, des tcheta menées par Mihail Guerdjikov et Gotze Deltchev mènent quelques opérations de sabotage sur des ponts et des voies ferrées. Deltchev [45] est abattu le 4 mai 1903 lors d'un accrochage entre sa tcheta et une patrouille à sa poursuite dans la région de Salonique.

En août 1903, dans le vilayet de Monastir (actuel Bitola), et en Thrace éclate une insurrection menée par l’ORIMA. Selon l’Organisation, plus de 25000 combattants affrontement les militaires ottomans dans des actions armées menées sur tout le territoire. Dans le vilayet de Monastir, là où les combats sont les plus féroces, la République de Krouchevo est proclamée le 3 août et, en Thrace, la Commune de Strandja l’est le 18. La première ne dure que dix jours et la seconde résiste jusqu’au 8 septembre. L'insurrection n'est pas sur une base "ethnique", ainsi des valaques, des grecs ou des arméniens participent directement aux combats ou aux éphémères indépendances, et les populations turques sont appelées à rejoindre le mouvement[46]. Le caractère anarchiste de la brève expérience de la Commune de Strandja tient à la présence d'anarchistes parmi les tcheta mais aussi à la volonté de Mihail Guerdjikov [47], coordinateur en chef des tcheta de Thrace. La réponse ottomane est sanglante : environ 12000 maisons détruites, 200 villages rasés, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont à la rue et plus de 30 000 immigrent vers un autre pays. L’insurrection est écrasée en novembre 1903. L’aile gauche [48], qui n’était pas favorable au lancement de l’insurrection d’août 1903, jugée prématurée, est alors prédominante parmi les militants de l’ORIMA. Les divergences politiques et stratégiques sont de plus en plus importantes et, en 1907, la rupture est consommée après des assassinats internes. L’ORIMA cesse ses activités l’année suivante. Avec la montée des Jeunes-Turcs, certains se lancent dans l’activisme légal. Face à la tournure nationaliste turc prise par ce mouvement, l’ORIMA est reconstituée et reprend les armes en 1909.

Bogdan Stefanov, Miliou Ivanov et Dontcho Karaivanov en 1953
Un groupe d'anarchistes des Balkans dénommé Fraternité rouge mène encore des actions contre les militaires dans plusieurs régions sous domination ottomane entre 1910 et 1912 [11].

Pendant la Première guerre mondiale, les anarchistes bulgaro-macédoniens qui refusent de s'y engager fuient à l'étranger. D'autres restent sur place et s'organisent en groupes clandestins, tels Georgi Cheïtanov [49] et ses comparses. Après de nombreuses attaques, accrochages et évasions, une douzaine d'entre elleux, dont Cheïtanov, sont fusillés le 2 juin 1925.

Malgré le désaccord de la Fédération Anarchiste Communiste Bulgare (FACB), de nombreux anarchistes participent à des maquis pendant la Seconde guerre mondiale. Avec la Bulgarie et la Macédoine (devenue yougoslave) sous des régimes communistes, quelques anarchistes bulgares veulent continuer la lutte clandestine contre ce nouveau totalitarisme[50]. Au printemps 1953, Bogdan Stefanov, Miliou Ivanov et Dontcho Karaivanov, exilés en France, parviennent à passer la frontière bulgare avec des armes et une radio mais l'impossibilité de franchir une rivière en crue les force à rebrousser chemin, direction la Grèce. La FACB, dont les structures principales sont en France, désapprouve fermement ce type d'initiatives. Entre septembre 1953 et mars 1954, ils relancent cette idée de guérilla en Bulgarie, décidés à lutter contre le pouvoir en place[51]. Bogdan Stefanov, Miliou Ivanov et Dontcho Karaivanov sont parachutés avec des armes et du matériel radio dans une région montagneuse avec l'aide la CIA à qui ils font miroiter de monter une radio anti-communiste. Puis ils sont rejoints par Emilia Karaivanova qui, elle, est déjà en Bulgarie. L'émetteur-radio est installé et des émissions, au ton anarchiste, sont diffusées. Illes restent plusieurs mois sur place à tenter d'organiser un premier foyer de guérilla. Surpris par une patrouille, illes sont pourchassés et doivent fuir. Stefanov et Ivanov se font tuer. Grace à l'aide d'anarchistes locaux, Dontcho Karaivanov et Emilia Karaivanova parviennent à quitter la Bulgarie, puis rejoindre la France [52].

Détournement

L'héroïsme : n'avoir rien à dire et ne rien dire quand même...[53]
"Emblème" du Comité des Révolutionnaires-Terroristes Macédoniens (1898)
Depuis la fin du XIXème siècle, les mythologies nationalistes, bulgares puis macédoniennes, se sont construites en intégrant dans leurs romans nationaux respectifs des évènements et des personnes parfois très éloignés des buts de ces nationalismes. Par le prisme de ces mythologies, le passé est revisité pour les besoins du présent. Dans le cas de la Bulgarie et de la Macédoine, dont les projets sont antagonistes, chacune revendique à sa manière des faits historiques. Parfois les mêmes, car leurs "mémoires" sont concurrentes. Elles disputent pour savoir si tel ou telle fait partie de la "bulgarité" ou de la "macédoinité", les deux pays glorifient l'insurrection de 1903 mais la Macédoine en fait un acte anti-bulgare. Ainsi, que ce soit la Bulgarie ou la Macédoine, chacune possède sa rue, sa place, son école ou son monument à la gloire de Hristo Botev, Gotze Deltchev, des Bateliers ou de l'insurrection de 1903 menée par l'Organisation Révolutionnaire Macédonienne (ORM). A part si c'est pour en faire un appel à vandalisme, à destruction, nous n'avons pas projet de lister l'ensemble de ces tristes lieux qui sont des insultes à celleux qui y sont honorés. Pour celleux qui sont plus festifs, il est toujours possible de s'y rendre pour aller uriner ou vomir dessus. Les Bateliers ont inspiré l'écrivain bulgare Anton Strashimirov, ancien membre de l'ORIMA, pour écrire sa nouvelle роби (robi, "esclaves") en 1930 et le yougoslave Zika Mitrovic qui réalise en 1961 le film Les assassins de Salonique. En 1983, Les conspirateurs de Salonique est le nom d'une pièce de théâtre jouée en Bulgarie.
Ce qui distingue [...] les Bateliers, c'est que dans leur volonté de se sacrifier et de disparaître sans laisser de traces, il ne s'y mêle aucun élément de fierté, ni de vanité, aucun complexe de supériorité. Ils n'idéalisaient pas leur œuvre, au contraire, ils sont conscients qu'elle ne mérite pas l'admiration, qu'elle entraîne des malheurs et des souffrances[7]

L'anarchisme des Bateliers n'a rien à voir avec le nationalisme, bulgare ou macédonien, comme le rappelle très bien le nom et l'emblème que s'est choisi le Comité des Révolutionnaires-Terroristes Macédoniens.

La vérité est que les Bateliers [...] se considéraient anarchistes-communistes, se réclamant de Kropotkine et de Jean Grave. Ils acceptaient entièrement la "propagande par le fait", recommandée à l'époque par Kropotkine.[7]

Dédicace

Gemidžii est le nom de la discrète maisonnette d'édition qui a publié en 2017 le recueil Analectes de rien, l'œuvre majeure de F. Merdjanov[54].

Et peut-être alors y voir un clin d’œil, une tentative de démythification. Un peu comme si nous avions appelé nos éditions du nom de [...] Albertine Hottin. Rien de plus[55]

Notes

  1. Généralement Jésus aka Chris©, le prophète des christiens, est représenté sous la forme d'un jeune homme, barbu, aux cheveux longs et souvent roux avec la raie au milieu, cloué adroitement sur une croix en bois, mais il l'est aussi sous les traits d'un nourrisson dans les crèches de Noël. Si la première représentation symbolise un certain rapport masturbatoire à la souffrance, le second est un marqueur de pratiques sexuelles particulières au sein des institutions christiennes, églises et familles. Les nombreuses destructions de crèches de Noël et de vols de l'enfant Jésus, tous les ans, sont soit des actes de vandalisme anti-religieux, soit la libération symbolique d'une enfance maltraitée. "Il n'y a que les voies du seigneur qui sont impénétrables" disent - avec cet humour enfantin qui leur est propre - des prêtres après un sacré gang-bang.
  2. J. Pargoire, "Géographie administrative", Échos d'Orient, vol. 2, n° 3, 1898 - En ligne. Cem Behar, "Sources pour la démographie historique de l'empire ottoman : Les tahrirs (dénombrements) de 1885 et 1907", Population, vol. 53 Population et histoire, n° 1, 1998 - En ligne. Cem Behar, "Recensements et statistiques démographiques dans l'Empire ottoman, du XVIe au XXe siècle", Histoire & Mesure, vol. 13 Compter l'autre, n° 1, 1998 - En ligne
  3. Yves Trernon, Empire ottoman. Le déclin, la chute, l’effacement, Le Félin, 2002
  4. Pierre Voillery, "Un aspect de la rivalité franco-russe au XIXe siècle : les Bulgares", Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 21, n° 1, 1980 - En ligne
  5. Kruno Meneghello-Dincic, "Les premiers fédéralistes bulgares", Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. 5, n° 4, 1958 - En ligne. Éléna Ivanova-Foulliaron, "Les débuts du roman historique bulgare" - En ligne. Bernard Lory, "Quelques aspects du nationalisme en Bulgarie, 1878 – 1918". Revue des études slaves, vol. 60, n° 2, 1988 - En ligne
  6. Georges Castellan, Histoire des Balkans : XIVe – XXe siècle, Fayard, 1999.
  7. 7,0, 7,1, 7,2, 7,3, 7,4 et 7,5 Georges Balkanski, Libération nationale et révolution sociale. A l'exemple de la révolution macédonienne, 1982
  8. Zhivorad Mitrovik, Miss Stone, 1958. Il est le quatrième film du cinéma macédonien yougoslave et le premier en couleur.
  9. Entre 1903 et 1905, l'ORM prendra différents noms avant de se fixer sur Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédo-Andrinopolitaine (ORIMA)
  10. La Société de l’Assomption ou École du Dimanche est fondée en 1885 à Ohrid en Roumélie par un groupe de femmes qui veulent scolariser les plus pauvres des bulgarophones, les femmes surtout, dans les villages. Pour cela, la Société organise des cours d'apprentissage de la lecture et des séances de discussions et de lectures communes, et fait venir du matériel pédagogique et des livres. En 1900, la Société intègre l'ORM et en devient la section féminine, dirigée par Kostadina Rusinska. Elle assure les soins au blessés et met en place un hôpital. Le drapeau "officiel" de l'insurrection de 1903 est réalisé par des membres de cette section.
  11. 11,0 et 11,1 Trivo Indic, "La diffusion des idées anarchistes dans les territoires Yougoslaves", 1990 - En ligne
  12. Né en Bulgarie, Khristo Botev (1848 – 1876) est un poète et écrivain très actif dans la lutte des bulgares contre l’empire ottoman. Il meurt le 1er juin 1876 lors d’accrochages avec des soldats ottomans. Frank Mintz, "Évocation libertaire de Khristo Botev" - En ligne
  13. Nicolas Stonoff, Un centenaire bulgare parle, Notre Route, 1963 - En ligne
  14. 14,0 et 14,1 G. Balkanski, Histoire du mouvement libertaire en Bulgarie. Esquisse, 1982
  15. Et aussi D. Obchtinski, D. Gantchev, D. Gantehov, D. Nicolov
  16. La langue macédonienne, différenciée du bulgare, n'existe pas encore.
  17. A cette époque, l'organisation arménienne Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) dispose à Genève de sa propre imprimerie où elle tire son journal Droschak (Drapeau). A-t-elle servi aux anarchistes bulgaro-macédoniens ?
  18. Cité dans F. Merdjanov, L'équation corse à la lumière de l'inconnue macédonienne. (Im)précis de nihilisme montagnard et de contre-imaginaire historique - En ligne
  19. Sébastien Faure, Les crimes de Dieu, 1897 - En ligne
  20. Déclaration d'Émile Henry à son procès, 1894 - En ligne
  21. D'après Pavel Chatev (Mémoires, tome V, "En Macédoine sous l'esclavage. La conspiration de Salonique (1903)", 1934), relatant des propos de Merdjanov lors d'une discussion avec Mandjouvov - En ligne - En bulgare
  22. Mandjoukov reproche à Chatev de donner une explication trop romantique lorsqu'il dit que c'est à l'image de navigateurs qui quittent le sol et leur quotidien pour des espaces de liberté. "Je veux être marin car on m'a toujours dit que j'étais sur terre pour en chier" est-il un dicton bulgaro-macédonien ?
  23. La forme anatolienne de l'ensemble linguistique turcophone
  24. L'exarchat orthodoxe bulgare est une subdivision de l'Orthodoxie, principale branche issue des théories des christiens et concurrente du Catholicisme. L'Orthodoxie se caractérise par des redécoupages permanents afin de correspondre à des Églises nationales (grecque, bulgare, russe, ukrainienne par exemple), suffisamment conservatrices et nationalistes pour se demander quel choix aurait fait Jésus aka Christ©, leur prophète, en première langue étrangère au collège : le grec, le bulgare, le russe ou l'ukrainien ? Le macédonien ?
  25. Le manteau de Mahomet est pour les mahométiens une des "Reliques sacrées" conservées dans le palais de Topkapı à Istanbul, parmi lesquelles on trouve ses poils de barbe, une dent, ses armes et sa bannière, et aussi l'épée du roi David, le pot d'Abraham, le bâton de Moïse, des morceaux de la Mecque, etc. La tradition veut que le 15 du mois de Ramadan, le sultan aille rendre dévotion à ces "gri-gri" mahométiens.
  26. La Banque ottomane d'Istanbul est créée en 1856 par des capitaux britanniques, une banque française (ancêtre de Paribas) et le gouvernement ottoman. Elle est une banque commerciale. Sur 135000 actions, 80000 reviennent aux britanniques, 50000 aux français et 5000 aux ottomans.
  27. Le 26 août 1896, un commando armé de 28 hommes et femmes attaque le siège de la Banque ottomane à Istanbul. Presque une dizaine sont tués lors de cet assaut, mais les autres parviennent à entrer et occupent la banque. Illes appartiennent à la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), plus connue sous le nom de Dachnak, et demandent que cessent les massacres contre les populations arméniennes dans l'empire ottoman. Après négociations, les 18 survivants de la FRA obtiennent des promesses et sont exfiltrés d'Istanbul, direction Marseille. Les décennies qui suivirent confirmèrent que cela n'était que promesse.
  28. Dans les mémoires de Petar Mandjoukov, inédites à ce jour. Cité dans G. Balkanski, Libération nationale et...
  29. Profitant de sa semaine de repos, Mandjoukov fait un aller-retour en Bulgarie pour faire un vol et revenir avec un peu d'argent pour le projet de Salonique.
  30. Svetoslav Merdjanov préside le 2 avril 1901 les Fraternités macédoniennes qui se tiennent à Sofia.
  31. Trois anarchistes de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), plus connue sous le nom de Dachnak, font partie du groupe armé. Créé en 1890 par des révolutionnaires arméniens, le Dachnak demande des réformes politiques internes à l'empire ottoman pour améliorer le sort fait aux arméniens, puis se lance dans les actions armées contre le pouvoir et ses intérêts. Le Dachnak est proche de l'Organisation Révolutionnaire Macédonienne (ORM) avec qui il échange savoirs, actions et matériels entre 1893 et 1908. Comme pour l'ORM, le Dachnak a une forte composante anarchiste parmi ses militants, et est aussi influencé à ses débuts par les écrits de Bakounine. L'un des trois fondateurs de la FRA est le bakouniniste Simon Zavarian (1866 - 1913). Collectivement ou individuellement, des anarchistes arméniens participent régulièrement à des actions avec leurs compagnons bulgaro-macédoniens en Roumélie. "De 1890 à 1914, les révolutionnaires arméniens jouèrent en Orient le rôle de réveilleurs de peuples. Par conviction révolutionnaire autant que par tactique, ils encouragèrent le développement de la conscience nationale des peuples voisins, encadrèrent militairement leurs mouvements et les cautionnèrent auprès des socialistes européens." dans Anahide Ter Minassian, "Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903", Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 14, n°4, 1973 - En ligne
  32. Pitar Sokolov. 1870 - 1901. Né à Kustendil en Bulgarie dans une famille pauvre. Instituteur.
  33. Svetoslav Merdjanov. 1875 - 1901. Né à Karnobat en Bulgarie.
  34. Bédros Siremdjian. 1872 - 1901. Né à Plovdiv dans une famille arménienne.
  35. En cette année 1902, l'anarchiste Konstantin Nounkov (1877 - 1905) publie en bulgare un Guide pour l'utilisation des explosifs et moyens de destruction. Cette brochure diffusée par l'ORM sera traduite dans différentes langues et fera la renommée des bombes dite "macédoniennes".
  36. Vladimir Pingov. 1883 - 1903. Né à Vélès en Roumélie
  37. Dimitar Metchev. 1870 - 1903. Ancien mineur à Pernik en Bulgarie. Un temps actif au sein d'une unité de guérilla de l'ORM et accusé en 1898 d'avoir tenté de tuer quelqu'un à la hache à Velès
  38. Ilia Tratchkov. 1884 - 1903. Né à Vélès en Roumélie
  39. Konstantin Kirkov. 1882 - 1903. Né à Vélès en Roumélie.
  40. Jordan Popjordanov. 1881 - 1903. Né à Vélès en Roumélie dans une famille aisée.
  41. Pour celleux qui prennent au sérieux ce genre de déclaration, et s'en émeuvent, voir la dernière lettre de Jordan Popjordanov, 30 avril 1903 - En ligne - En anglais
  42. Tzvetko Naoumov
  43. Marko Bochnakov. 1878 - 1908. Né à Orhid en Roumélie. Il ne participe pas aux actions de Salonique et est arrêté deux semaines après. Mort en détention de la tuberculose le 5 février 1908. Sa dépouille est rapatriée par Pavel Chatev et Georgi Bogdanov.
  44. Milan Arsov. 1886 - 1908. Né près de Vélès en Roumélie. Il est encore lycéen lors des actions de 1903. Mort en détention de la tuberculose le 8 juin 1908. Sa dépouille est rapatriée par Pavel Chatev et Georgi Bogdanov.
  45. Gotze Deltchev. 1872 - 1903. Né à Kilkis dans le sud de la Roumélie. Il fait un passage de trois ans à l'école militaire de Sofia mais en est renvoyé pour ses activités politiques. Devenu instituteur en Roumélie, il rejoint l'ORM l'année suivante. Progressivement, il en vient à s'occuper de la fourniture d'armes et de l'organisation des tcheta. Abattu le 4 mai 1903 dans la région de Salonique.
  46. "Venez, frères musulmans, à nos côtés, combattre nos ennemis, les vôtres ! Venez sous le drapeau de la Macédoine autonome". Extrait du Manifeste de Krouchevo, du 2 août 1903, envoyé dans les villages alentours peuplés de mahométiens - En ligne - En anglais
  47. Mihail Guerdjikov. 1877 - 1947. Né à Plovdiv dans une famille aisée. Renvoyé du lycée pour ses activités politique, il part en Suisse et rejoint le Groupe de Genève. Après 1903, il opte pour un militantisme légal. Il sera l'un des fondateurs de la Fédération Anarchiste Communiste Bulgare en 1929.
  48. L'aile "droite" soutient un rattachement à la Bulgarie alors que l'aile "gauche" défend un projet de fédération balkanique qui inclurait la Macédoine et la Thrace (la Roumélie ottomane)
  49. Georgi Cheïtanov. 1896 - 1923. Né à Yambol en Bulgarie. Jeune anarchiste, il voyage au Moyen-Orient puis passe du temps en France. En 1917-1918 il se rend clandestinement en Russie mais, déçu, repart en Bulgarie. Il est décidé à mener des actions révolutionnaires clandestines et fait paraître, en bulgare, un Appel aux anarchistes. Dans la clandestinité, avec ses comparses, il multiplie les rencontres, les réunions publiques et écrit une trentaine d'articles de journaux. Voir Georges Balkanski, Georgi Cheïtanov. Pages d'histoire du mouvement libertaire bulgare, Notre Route, 1965 - En ligne
  50. Kosta Atanassof, "Récit d’un anarchiste évadé d’un camp stalinien en Bulgarie", Le Libertaire, n°264, 13 avril 1951 - En ligne
  51. Sans doute un peu dans la même optique que la lutte contre le régime franquiste en Espagne par des petits groupes d'anarchistes entre la fin de la Seconde guerre mondiale et le début des années 60. Francesc Sabaté Llopart n'est pas un cas isolé. Voir Antonio Téllez Solá, Sabaté, Guérilla urbaine en Espagne (1945-1960), 1977
  52. Franck Mintz, "Les parachutistes méconnus 1953-1954", Les Temps Maudits, 2004 - En ligne
  53. Anonyme, Éloge de rien, 2014 - En ligne
  54. F. Merdjanov, Analectes de rien, Gemidžii Éditions, 2017 - En ligne
  55. "Vie et œuvre de F. Merdjanov" dans F. Merdjanov, Analectes de rien, 2017 - En ligne