Le Rhien
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Le Rhien (Рjaнa en macédonien - Lo Rien en nissard) Hameau comtois et cours d'eau affluent du Rahin.
PrécisionsLa toponymie est une discipline linguistique qui étudie les noms utilisés pour désigner les lieux. L'encyclopédie wikipédia indique qu'elle "se propose de rechercher leur ancienneté, leur signification, leur étymologie, leur évolution, leurs rapports avec la langue parlée actuellement ou avec des langues disparues."[1] Par extension, la toponymie est l'ensemble de ces noms de lieux eux-mêmes. Son étymologie est composée des racines issues du grec ancien τόπος (topos) "lieu" et de ὄνομα (onoma) "nom". La première est, par exemple, présente en français moderne dans utopie et la seconde dans pseudonyme ou acronyme. La toponymie se décline selon se quelle désigne dans la géographie d'un lieu. Il convient de parler d'hydronymie pour les cours d'eau, d'oronymie [2] pour les reliefs, d'odonymie [3] pour les voies de communication terrestres, de choronymie [4] pour des particularités géographiques, etc. Lorsque la toponymie concerne un endroit très localisé, et non plus une vaste région ou un État, il est courant de parler de microtoponymie. Une toponymie n'est pas seulement une donnée du présent, elle a une histoire. Elle évolue au cours de l'implantation des hominines [5] qui peuplent une région. Elle peut être héritée d'un peuplement plus ancien ou entièrement changée selon les usages ou le bon vouloir de nouvelles populations. Les motivations ne sont pas seulement descriptives mais revêtent aussi des dimensions politiques. Liée entre autre à l'histoire, à l'étymologie ou à l'oralité, la toponymie n'est pas une "science dure". Le risque d'erreur n'est pas nul. Tout comme les biais dans la recherche du sens premier. La décontextualisation est l'un d'eux. À l'exemple du proverbe franc-comtois ci-dessous qui, si on oublie que "le trousseau d'une fille à la campagne ne va pas sans une armoire destinée à serrer le linge, les papiers, l'argent" [6], peut renvoyer au stéréotype misogyne [7] moderne sur une soit-disant propension féminine à une garde-robe très fournie et onéreuse !
Avec un tantinet de dédain de classe, l'expression "étymologie populaire" désigne "un procédé analogique par lequel le sujet parlant rattache erronément un terme — mot ou locution — dont il cherche l'étymologie à un terme qu'il connaît et comprend. Par abus de langage, on désigne aussi par "étymologie populaire" une explication étymologique qui s'appuie sur de simples ressemblances formelles et apparentes dans la même langue ou non, sans recours à la méthode scientifique des philologues et linguistes." [8] De telles erreurs sont nombreuses, particulièrement dans la toponymie. Une étymologie populaire de la locution "étymologie populaire" laisse penser que cela ne concerne pas les spécialistes de la langue ! Un rapide tour historique des dictionnaires et de certaines propositions d'étymologies montre qu'il n'en est rien. Confins du RhienL'actuelle région administrative française de Bourgogne-Franche-Comté est constituée des deux régions historiques de Bourgogne et de Franche-Comté — réunies en 2016 après JCⒸ [9]. Située à l'est de la France et longeant la frontière suisse, la Franche-Comté est divisée en quatre départements : Doubs, Jura, Belfort et Haute-Saône. Son territoire correspond approximativement [10] à celui de la Comté de Bourgogne [11], intégrée au royaume de France en 1679. Elle ne doit pas être confondue avec le Duché de Bourgogne, qui deviendra par la suite la région Bourgogne. La capitale de la comté bourguignonne est Dole et, selon un décompte de 1657, le hameau de Rhien est composé de 6 foyers pour un total de 31 hominines [12]. Les actuelles villes de Besançon et de Montbéliard ont alors des statuts différenciés — l'une est dite ville libre et l'autre est au cœur d'une comté qui porte son nom. De la fin du Xe siècle à son intégration dans le royaume de France, la comté de Bourgogne est un État féodal dépendant du Saint-Empire romain germanique. Il est issu du fractionnement progressif du royaume des Burgondes entre le VIe et le IXe siècle par les descendants de Charlemagne qui se répartissent les vestiges de l'empire carolingien. Entre le dépeçage du royaume burgonde et l'intégration au royaume de France, l'histoire du territoire de l'actuelle Franche-Comté est une longue suite de rivalités entre les différentes branches des familles de l'aristocratie ouest-européenne. Les mariages et les conquêtes sont les deux principaux modes d'accaparement territorial. Des procédés qui ne sont pas spécifiques à l'histoire comtoise mais s'étendent à l'ensemble du sous-continent européen. Originaires de l'est, les burgondes s'installent dans le courant du Ve siècle dans les parages du lac Léman avec l'aval de l'empire romain. Leur royaume permet ainsi d'assurer la sécurité de l'empire contre les invasions arrivant par les vallées du Rhin et du Rhône. À son apogée, ce royaume s'étend de l'actuel département de la Haute-Marne à la mer Méditerranée, et de part et d'autre de l'actuelle frontière franco-suisse. Pour son organisation interne, le royaume est divisé en comtés qui sont régis par des administrateurs issus de la noblesse, les comtes. Il périclite au début du VIe siècle sous les coups des armées des francs mérovingiens à l'ouest et des ostrogoths par l'est. Le terme burgonde est à l'origine de celui de bourgogne [13]. Lorsque les burgondes arrivent dans la région, l'empire romain domine depuis plusieurs siècles la partie occidentale du sous-continent européen. Ses armées, puis son administration, et enfin sa culture, s'imposent progressivement aux populations d'hominines déjà présentes. Le flux et reflux de l'expansion romaine s'étale sur cinq siècles. Son extension maximum le porte de la mer Noire à l'océan Atlantique, de la mer du Nord à la Méditerranée. Ce vaste territoire romain est divisé en plusieurs provinces. Entre le Rhin et la Saône, et du lac Léman au massif des Vosges, la province de Sequania est instaurée à la fin du IIIe siècle avec pour capitale Vesontio, l'antique Besançon. Elle tient son nom des Séquanes [14], une population locale qui contrôle le trafic fluvial sur le Doubs, et, de par sa situation géographique, participe au flux commerciaux entre le Rhin et la Méditerranée, via la Saône et le Rhône. Le géographe et historien grec Strabon du Ier siècle avant JCⒸ indique que "il y a [...] une [...] rivière, le Sequanas, qui prend sa source dans les Alpes et va se jeter dans l'Océan, après avoir coulé parallèlement au Rhin et avoir traversé tout le territoire d'un peuple de même nom compris entre le Rhin à l'est et l'Arar à l'ouest." [15] Sa localisation manque de précision car les spécialistes modernes de l'histoire ancienne identifient l'Arar et le Sequanas à la Saône [16]. La première appellation étant pré-romaine et la seconde d'époque romaine. Pour les archéologues, les Séquanes se rattachent à l'ensemble des populations d'hominines, dites celtiques, qui migrent vers l'Europe occidentale à partir du Ve siècle avant JCⒸ [17]. Elles sont issues de la culture archéologique [18] qui s'est développée à partir d'environ 1200 avant JCⒸ au nord des Alpes, sur les territoires des actuelles Tchéquie, Allemagne du sud et Autriche du nord [19]. Chaque nouvelle arrivée d'hominines rencontrent celleux déjà sur place. Des ingrédients culturels et/ou linguistiques viennent s'ajouter à la macédoine précédente. Il en est ainsi depuis la préhistoire. La recette n'est pas fixée. Il y a mélange, superposition, replacement ou rien. La future région comtoise ne fait pas exception. Les pratiques linguistiques des préhistoriques ne sont pas connues par manque de traces écrites. Peut-être sont-elles encore présentes, même déformées, dans la toponymie ? Les migrations celtiques, outre leur culture matérielle, amènent avec elles les pratiques linguistiques qui sont les leurs. Généralement, les linguistes considèrent que l'aire d'extension celtique concerne toute la partie occidentale de l'Europe. Des îles britanniques à la Méditerranée, de la péninsule ibérique à l'actuelle Belgique. Avec des nuances et des variations d'une zone à l'autre [20]. L'influence sur les hominines autochtones et leurs propres pratiques linguistiques sont variables. L'expansion de l'empire romain entraîne un phénomène de latinisation puis, avec son déclin, une romanisation fragmentée qui aboutira au cours des siècles à l'apparition de langues romanes différenciées. Avec des substrats celtiques plus ou moins marqués. Le vaste espace gallo-roman [21] est souvent subdivisé entre langues d'oïl, d'oc et franco-provençales. Schématiquement, les langues d'oïl subissent une influence germanique contrairement à celles dite d'oc, alors que les franco-provençales [22] sont intermédiaires. Le domaine d'oïl est dans la moitié nord de l'actuelle France, dans le sud de la Belgique et un peu en Suisse romande. Le domaine franco-provençal est au sud-est du domaine d'oïl, au nord-est de celui des langues d'oc. Il n'existe pas de frontières nettes entre ces domaines linguistiques mais plutôt ce que les spécialistes appellent des dialectes de transition. La consultation de l’Atlas sonore des langues régionales de France donne à écouter l'ensemble du nuancier linguistique à travers la même fable d'Ésope lue en français standard et en une multitude de langues régionales [23]. La terminologie "langues d'oïl" comprend une quinzaine de variations régionales, dont certaines ont des formes littéraires écrites depuis des siècles alors que d'autres sont très liées à l'oralité. Le français moderne standardisé est issu de ce domaine. Beaucoup de ces langues d'oïl ne sont pas standardisées et forment un ensemble de plusieurs parlers. Parmi ces langues d'oïl, le comtois ou franc-comtois qui se dit frainc-comtou dans cette langue et les comtophones, comtodjâsou. Il est parlé dans la moitié nord de la Franche-Comté et dans le canton suisse du Jura. [24] Dans la moitié sud de la Franche-Comté sont parlés le burgondan et le jurassien, appartenant au domaine franco-provençal. [25] À l'ouest du domaine linguistique comtois, les langues d'oïl dite bourguignonne et champenoise, au nord la lorraine. [26] Au nord-est, sont parlées des langues germaniques dite alémaniques. Alors que des textes du XIIIe siècle peuvent déjà être rattachés à du comtois [27], le plus ancien texte connu dans cette langue date de 1525 [28] et le premier lexique est publié en 1755 par Marie-Marguerite Brun sous le titre Essay d'un dictionnaire comtois-françois [29]. Au XVIIe et XVIIIe siècles, une littérature comtoise se développe avant de connaître un net recul. Avec un fort accent local [30] et des régionalismes [31], le français prédomine parmi les élites citadines ou les jeunes hominines ayant accès à la scolarité, restreignant de fait la pratique du comtois aux campagnes. Personne ne sait comment le bisontin — de Besançon — Pierre-Joseph Proudhon prononçait son célèbre "La propriété c'est le vol !" [32] À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, un renouveau littéraire comtois émerge avec de la poésie, des contes et des chansons. Des œuvres littéraires passées sont redécouvertes et les folkloristes remettent au goût du jour les textes puisant dans les traditions populaires. Des proverbes par exemple.
Contrairement à d'autres langues d'oïl, tel que le picard ou le wallon, il n'existe pas de graphie normalisée pour écrire en frainc-comtou. De nombreuses variations régionales perdurent car aucune standardisation n'a encore été établie. Cette absence de normalisation permet le maintien d'une forte diversité, d'une richesse de nuances dans le vocabulaire ou la grammaire entre les différentes régions de l'espace linguistique comtois. Par exemple, selon des études de la fin du XIXe siècle, ren [33] ou ran [6] correspondent au rien français. Pays dont la mythologie du roman national assimile "langue, territoire et peuple" [34], la France refuse d'accorder une reconnaissance institutionnelle ou des droits aux langues dite régionales, contrairement à — pour rester dans les seules langues d'oïl — la Belgique et la Suisse voisines. Cette dernière, où le multilinguisme est une réalité séculaire, a reconnu en décembre 2018 le statut de langue minoritaire au comtois — entre autres [35] — conformément à la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires [36] que la France refuse d'appliquer. En Suisse, "menacées de disparaître, ces langues font l'objet de recherches et inspirent de nombreux projets culturels soutenus par les cantons et réalisés par leurs locuteurs et locutrices." [37] Le RhienLe Rhien est le nom d'un petit cours d'eau et d'un hameau devant lequel il coule. Ils sont situés sur la commune de Ronchamp, à l'est de la Haute-Saône. Peuplée d'un peu plus de 2700 hominines, la petite ville est à environ 20 kilomètres de Belfort et 30 de Montbéliard. Définir le Rhien, en tant que cours d'eau, n'est pas aisé. S'agit-il d'un ruisseau ou d'une rivière ? Étymologiquement, ruisseau et rivière renvoient à la même racine latine rivus qui désigne un cours d'eau. Le premier est issu des anciennes formes ru, rieu, rui ou riu, et quelques autres encore, que l'on retrouve dans les usages linguistiques d'oïl du XIIe siècle. Selon le Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, un ruissel ou un ruisselet est un petit ru, un ruisseau [38]. Ces termes se sont construits avec un suffixe diminutif latin. Dans le domaine d'oïl, la plus ancienne forme connue de rivière date de la fin du XIe siècle et est écrite en alphabet hébraïque adapté sous la forme ריבריש, prononcé "ribris" [39]. Elle se rattache aux pratiques linguistiques champenoises et se trouve dans un commentaire du Talmud — livre de la mythologie moïsienne [40] — par Salomon ben Isaac dit Rachi de Troyes [41]. Ce dernier rédige ces commentaires dans sa langue usuelle qu'il adapte aux caractères hébraïques utilisés dans le cadre de ses pratiques religieuses. Les linguistes parlent parfois de sarphatique [42] pour nommer ce judéo-français qui est "l'un des plus précieux documents que l’on possède sur l’état réel du français tel qu’il était parlé dans la seconde moitié du XIe siècle" [43]. Ainsi les écrits de Rachi contiennent environ 1700 mots, vestiges d'anciennes prononciations de langue d'oïl [44]. Alphabet hébraïque ou non, le sens donné à ריבריש est rivières, "cours d'eau" ou "ruisseaux". Dans l'usage actuel, la différenciation entre un ruisseau et une rivière concerne généralement la quantité d'eau et sa permanence. Un ruisseau est moindre qu'une rivière quand au débit et peut se tarir sans que cela revête un caractère exceptionnel. Comme l'ancien ru. Un ruisseau peut être un cours d'eau saisonnier par exemple. Un ruisseau n'a pas forcément de confluent et peut très bien se finir par infiltration, mais s'il est un affluent, il l'est d'une rivière et non l'inverse. Par définition, une rivière se jette dans un autre cours d'eau. La même racine latine a donné lieu à d'autres mots communs. La rive désigne les berges d'un cours d'eau ou plus généralement la zone terrestre qui longe un zone aquatique, le rivage. Cette acception se retrouve dans l'emploi de riviera pour nommer toute la côte méditerranéenne entre la ville italienne de La Spezia et la ville française de Nice. Le nissard emploie ribiera, autant pour la rivière que pour la Riviera. D'un usage plus courant que pour la bande de Gaza [45]. Sous sa forme ripa la racine latine a donné l'adjectif français riparien qui qualifie ce qui est en bordure d'un cours d'eau. Un espace riparien est une zone humide, le long des cours d'eau, sur laquelle se développe des zones herbeuses ou arborées. Elle suit les méandres du lit et forme un écosystème spécifique pour de nombreuses espèces vivantes. Les relevés toponymiques disponibles auprès de l'Institut géographique national (IGN) ou les cartes anciennes indiquent que le Rhien est parfois noté sans commentaire sur le type de cours d'eau, simplement "Le Rhien", parfois il est stipulé qu'il est un ruisseau. L'absence d'indication pousse à le classer en rivière, d'autant plus que pour son affluent principal il est précisé qu'il s'agit d'un ruisseau, le "Ruisseau de la Selle". Néanmoins, rien n'empêche deux ruisseaux de confluer. Certaines mentions historiques de ces deux cours d'eau mélangent les descriptifs. Le ruisseau de la Selle est confondu avec le Rhien, l'un est nommé le Petit Rahain et l'autre en est son affluent, sans précision de nom. Cette confusion a perduré pendant des siècles avant l'instauration récente d'une toponymie officielle que fait du ruisseau de la Selle un affluent du Rhien. Est nommé ruisseau de la Selle celui qui coule dans ce hameau, et Rhien celui qui passe devant le hameau du même nom. La plus ancienne mention écrite date du milieu du XIVe siècle sous la forme Rohenney. La construction linguistique montre un suffixe diminutif de type -et. Au XVIIIe, le toponyme est noté Le Petit Rahain. La description montre qu'il y a encore confusion entre les deux cours d'eau. Le qualificatif de petit indique qu'il est considéré comme un affluent du Rahain — le cours d'eau qui coule dans Ronchamp. Les approximations de la cartographie de Cassini représentent un cours d'eau nommé le Rahain passant par le hameau de la Selle et à côté du hameau du Rahain. L'appellation actuelle Le Rhien est référencée en 1913 par une carte d'état-major de l'armée française. Le ruisseau de la Selle prend sa source au pied du lieu-dit du Mavoy [46], à moins de 700 mètres d'altitude, dans le petit chaînon montagneux du Plainet, et coule pendant trois kilomètres et demi jusqu'à sa confluence avec le Rhien environ 350 mètres plus bas. Selon les relevés de l'IGN, six petits ruisseaux éphémères alimentent le cours principal du ruisseau de la Selle. Le Rhien prend sa source dans la combe du Cugnot [47], à un peu plus de 600 mètres d'altitude, à l'est, 200 mètres sous le point culminant, le roc du Plainet. La cartographie actuelle mentionne une quinzaine de petits ruisseaux affluents, sans les nommer, avant la rencontre avec le ruisseau de la Selle environ 4 kilomètres et demi après sa source. L'un d'eux est situé dans la goutte Ruante. En toponymie une goutte, terme qui dérive du franco-provençal gote, issu du latin gutta[48] qui a le sens de "goutte d'un liquide" et de "petite partie de" [49], est un petit affluent, du ruisseau temporaire au petit torrent permanent, du filet d'eau au goutte-à-goutte. L'expression "N'y voir goutte" [50] conserve le sens de "quasiment rien". Mêlant leurs eaux, le ruisseau de la Selle et le Rhien coulent pendant environ 4 kilomètres avant de se joindre aux flots du Rahin — selon la toponymie actuelle pour l'ancien Rahain. En été, le débit du Rahin peut être suffisamment faible pour devenir nul en arrivant vers Roye — prononcé \ʁwa\ — quelques quatre kilomètres plus bas. Lorsque le débit est suffisant, les eaux du Rahin rejoignent l'Ognon, un affluent de la Saône, puis se mêlent au Rhône avant de se jeter dans la mer Méditerranée. Parfois, c'est la crue [51]. Lorsque le Rahin et tous ses affluents débordent, Roye est noyé. Le proverbe comtois ci-dessous a des allures de bulletin d'alerte inondation.
L'histoire des hydronymes Rahin et Rhien [52] est profondément liée au hameau qui s'appelle aujourd'hui Le Rhien. Selon des relevés dans les archives, le nom utilisé pour désigner le hameau évolue entre le XVe et le XIXe siècle. Il passe de la forme Rouhen à Ruhen ou Ruain, avec ou sans article, avant d'être noté, à partir de la fin du XVIe siècle, Le Rihein, Le Rhien ou Le Rien. De la fin du XVIIe siècle à la fin du suivant, la notation Le Rhin ou Le Rin est plus présente dans les documents d'archives. Parfois sans l'article. À partir du XIXe siècle, Le Rhien est la forme toponymique qui s'impose dans la majorité des cas. L'étymologie de l'hydronyme rhien est discutée parmi les spécialistes de cette problématique des toponymes [52]. L'un d'eux, Jean-Pierre Chambon, rappelle ce que "la toponymie apporte ponctuellement à la linguistique prise dans son ensemble : linguistique descriptive (connaissance des états de langue), linguistique historique (connaissance des changements linguistiques) ou géolinguistique (connaissance de la distribution spatiale des faits de langue), ou bien encore à l’histoire." [53] Historiquement, le domaine linguistique de l'actuel territoire de la Franche-Comté est une macédoine complexe entre un fond pré-celtique, un apport celtique, puis latin avec des influences germaniques, entre autres franques, qui mènent à l'émergence d'un parler d'oïl. Des linguistes ont mis en avant que le domaine franco-provençal s'étendait plus au nord que sa zone actuelle pour probablement inclure toute la Franche-Comté. Le comtois d'oïl de la partie nord de la région s'est donc construit sur un espace linguistique franco-provençal et non pas à côté de lui. L'impact burgonde sur l'espace franco-provençal en mutation n'est pas clairement établi et fait l'objet de débats. Dans ses travaux toponymiques, Jean-Pierre Chambon postule que rhien et rahin proviennent d'une altération de l'adjectif latin raucu qui a le sens de "rauque" et "étouffé" en lien avec les sons émanant des "grondements de la rivière" et que "le nom est né dans la haute vallée, où la rivière est encore un torrent" [53]. Le latin rauco [54] signifie ronfler. Il ajoute que "tout ce que l’on peut inférer de notre hydronyme, c’est que l’application de raucu au bruit d’une rivière n’est pas un particularisme du style de langue poétique ou littéraire, puisque l’acception appartenait au latin oral quotidien des Séquanes." [53] Malgré les origines celtiques des séquanes, l'hypothèse celtique de l'hydronyme n'est pas abordée alors même que cet héritage linguistique est très présent dans la toponymie [55] des anciennes provinces romaines des Gaules. Même pour les linguistes, il n'est pas aisé d'être affirmatif car les familles de langues celtiques, latines ou germaniques sont liées entre elles par des origines proches et/ou des interconnections. Par exemple, selon certaines recherches toponymiques, le Rhin — le fleuve qui se jette dans la mer du Nord — est ainsi nommé d'après la racine celtique rēnos qui signifie "rivière", "fleuve". Sa forme latine est rhēnus, rhein en allemand moderne et rhien dans certaines langues dite bas-allemand [56]. Cette racine est commune à plusieurs langues latines, germaniques, celtiques, grecques ou slaves, et a donner lieu à des mots proches dans chacune avec des sens relatifs à l'écoulement de l'eau. Le Glossaire de la langue d'oïl (XIe-XIVe siècles) indique qu'un rin [57] est un cours d'eau, et le Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle ne le mentionne pas mais recense l'adjectif rinois, "qui est relatif au Rhin" [58]. Par manque de sources écrites sur lesquelles s'appuyer, les hypothèses des linguistes peuvent tourner en antagonismes entre spécialités. Les germanistes préférant telle ou telle, alors que leurs collègues romanistes penchent pour d'autres. Les indo-européanistes, qui prétendent à une origine commune de toutes ces familles linguistiques, arrivent même à proposer des racines reconstruites d'une langue inventée ! Tout viendrait d'une racine *ro ou *re. Beaucoup de ces hypothèses sont aussi invérifiables que les affirmations d'Alain Chabat qui, dans son célèbre documentaire, prétend que tout le monde s'appelle Pierre à la préhistoire et que RRRrrrr !!! est à la base du langage [59]. Probable étymologie de Rhien. P'tits mots jolisPour qui ne parle pas le latin ou le grec antique, il est presque évident que le terme "étymologie" vient de la locution "les p'tits mots jolis". L'étymologie populaire n'est pas une totale aberration et tente toujours de maintenir une logique palpable au raisonnement qu'elle sous-tend. La première partie de la locution, "les p'tits mots", est la définition précise de l'idée même d'une racine linguistique. D'un étymon selon les dires d'Artemios "Demis" Roussos. En termes de linguistique, l'inversion entre joli et logie s'appelle une métathèse. Une permutation de phonèmes. Un phénomène présent dans l'évolution historique et la construction de nombreuses langues. En français contemporain, par exemple, il existe des métathèses "reconnues" et celles considérées comme fautives. Fromage est venu formellement remplacer le formage d'antan, et un infarctus se dit souvent infractus. Tout comme le picard ou d'autres langues d'oïl, le comtois n'échappe pas à la présence de métathèses dans son vocabulaire.
Ayant conscience de la richesse des étymologies populaires, F. Merdjanov consacre un chapitre entier à ses recherches autour de ce sujet dans son ouvrage Analectes de rien. Simplement intitulé "riz + hun", il s'ouvre sur la citation ci-dessus de Jean Tardieu, autoproclamé "fils de rien" et grand spécialiste du jonglage langagier. Sans le dire explicitement, peut-être même sans le savoir, F. Merdjanov propose une autre étymologie à Rhien. Elle se fonde sur une approche intersectionnelle entre histoire, linguistique et fantaisie. Elle réinterprète l'influence burgonde sur la toponymie comtoise [61]. La géographie locale fait des alentours de Ronchamp un lieu particulier. "Au pied des premiers contreforts vosgiens où viennent mourir, au sud, les dernières collines du Jura, l'agglomération de Ronchamp, Porte de la Trouée de Belfort, passage séculaire des invasions, s'élargit, à l'ouest, en la vaste plaine de l'Ognon." [62] La colline de Bourlémont, qui culmine à 475 mètres, est à la confluence du Rhien et du Rahin. Elle surplombe Ronchamp au sud et redescend vers le hameau du Rhien au nord-est. La trouée de Belfort est le passage idéal entre les Vosges et le Jura, reliant les bassins du Rhin et du Rhône. Elle est le passage naturel entre l'Alsace et la Franche-Comté. Probablement le point d'entrée des migrations celtiques dans la région. En toute logique, les séquanes arrivent par là vers le IVe siècle avant JCⒸ. Trois siècles plus tard, ce sont les tribus germaniques qui empruntent la route de la trouée. Elles traversent le Rhin et, alliées dans un premier temps aux séquanes, s'affrontent à l'empire romain et ses alliés celtes. Des historiens du XIXe siècle affirment que les ultimes combats entre romains et germains en 58 avant JCⒸ se situent dans la plaine entre Ronchamp et Champagney [63], sur la rive gauche du Rahin, et que l'un des deux camps de Jules César était situé sur la colline de Bourlémont. Cet affrontement militaire marque le début de ce que l'historiographie désigne par "Guerre des Gaules" et qui s'étale sur six années [64]. La coalition germanique [65] repoussée, les séquanes font tampon entre le Rhin et le Rahin, et protègent de nouvelles invasions via la trouée de Belfort. Trois siècles plus tard, la province romaine de Sequania est officialisée. Maintenues à l'est du Rhin, des populations germaniques fondent différents royaumes. Celui des burgondes émerge au début du Ve siècle mais il subit rapidement la pression des armées de l'empire des huns arrivant de l'est [66]. Beaucoup de populations d'Europe centrale sont contraintes de fuir et entament des vagues de migrations en direction de l'ouest du sous-continent européen. Du nord de la péninsule italique à la péninsule ibérique jusqu'à l'Afrique du nord. Ce grand déplacement de populations met en péril un empire romain déjà affaibli. La coalition militaire des huns [67] submerge le royaume burgonde et contraint les populations à fuir. Elles sont autorisées par Rome à se fixer au sud du lac Léman, puis progressivement occupent toute la Sequania. Jusqu'à la trouée de Belfort. Ce nouveau royaume burgonde forme un verrou protégeant Rome contre des "invasions barbares". Battu militairement dans le milieu du Ve siècle, l'empire des huns quitte l'ouest européen. L'impact des huns est considérable pendant les IVe et Ve siècles pour toute l'Europe, mais n'ont quasiment pas laissé de traces de leur présence. Heureusement, l'étymologie populaire permet de combler cette lacune historiographique. Ou plus précisément toponymique. Parmi les p'tits mots jolis de Rhien, il est aisé d'y déchiffrer un composé entre riz et hun. Contrairement à ce que pourrait laisser penser une analyse trop superficielle — de l'étymologie populaire d'étymologie populaire ! —, le riz ne renvoie pas à la céréale. Plusieurs possibilités existent. Soit le pluriel en z [68] du mot ri [69] qui, dans le domaine linguistique d'oïl, a le sens de "ruisseau" et se retrouve sous la forme ris ou rys dans la toponymie wallonne, une langue d'oïl du nord apparentée au picard, au lorrain et au comtois. Soit une évolution de la racine germanique (burgonde ?) riss qui signifie "fente", "rupture", au propre comme au figuré, et se retrouve dans l'allemand moderne reißen, "déchirer" [70]. Ainsi, le riz + hun peut tout aussi bien être un vestige d'une tradition poétique orale et populaire burgonde qui inscrit le souvenir d'un passé pas si lointain dans un parallèle entre l'image de l'eau fuyante, bruyante, et la fuite désespérée face à l'avancée des huns, ou la marque d'un profond traumatisme face à l'obligation douloureuse de quitter son lieu de vie. Les hominines adorent les symboliques. Même naïves.
Notes
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