Pataouète : Différence entre versions
m (→Ingrédients) |
m (→Ingrédients) |
||
Ligne 18 : | Ligne 18 : | ||
Historiquement, deux grandes familles de langues sont présentes autour de la Méditerranée. Celle des langues sémitiques au sud, et les latines au nord. Depuis maintenant des millénaires, elles se rencontrent, se heurtent, se croisent, se chevauchent et s'influencent mutuellement. Dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, les premières sont de nos jours représentées par l'arabe, littéraire ou ses formes dialectales, et par les langues berbères, et les secondes par le castillan, le catalan, l'occitan, le français et l'italien. À ces listes s'ajoutent quelques langues moins répandues, tel que le maltais, le sarde ou le [[nissard]] par exemple. Et toute une somme de langues aujourd'hui disparues. | Historiquement, deux grandes familles de langues sont présentes autour de la Méditerranée. Celle des langues sémitiques au sud, et les latines au nord. Depuis maintenant des millénaires, elles se rencontrent, se heurtent, se croisent, se chevauchent et s'influencent mutuellement. Dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, les premières sont de nos jours représentées par l'arabe, littéraire ou ses formes dialectales, et par les langues berbères, et les secondes par le castillan, le catalan, l'occitan, le français et l'italien. À ces listes s'ajoutent quelques langues moins répandues, tel que le maltais, le sarde ou le [[nissard]] par exemple. Et toute une somme de langues aujourd'hui disparues. | ||
− | Fort de sa puissance économique et politique, l'empire romain s'étend sur le pourtour méditerranéen dans les derniers siècles avant JC<sup>Ⓒ</sup> <ref>Jésus aka Christ<sup>Ⓒ</sup> est la francisation de l'hébreu Yehoshua, le nom d'un célèbre schizophrène moïsien de Méditerranée méridionale. En arabe il se nomme Issa, عِيسَى ou Ïassu, يَسُوع. Il peut se dire [jissouss] en pataouète. Mais cet emploi n'est pas courant car, dans un environnement pataouètophone où les jurons à caractère sexuel ou blasphématoires sont très utilisés, il peut être confondu avec le français standard "''Je suce''". À la sauce pataouète, les formules christiennes "''Jésus le Messie''" ou "''Jésus fils de Dieu''" prêtent à confusion et peuvent heurter les hominines qui croient à ses fadaises. </ref> et, de fait, exporte sa langue, le latin. En Afrique du nord, le latin populaire qui prend forme dans les villes et les espaces dominés par Rome se nourrit aussi de la langue punique <ref>Le punique est une variante de Méditerranée occidentale de la langue phénicienne, parlée à l'est de cette mer. Elle est pratiquée à Carthage, dans l'actuelle Tunisie, et dans les territoires sous son autorité, plusieurs siècles avant JC<sup>Ⓒ</sup> </ref>, parlée à Carthage, ou du grec antique déjà présent en divers endroits du pourtour. Mégalomane comme tous les empires, Rome désigne la Méditerranée comme ''Mare Nostrum'', "notre mer". Hormis dans les quelques comptoirs grecs ou carthaginois, et dans les zones de colonisation romaine, les hominines du Maghreb antique parlent alors des langues apparentées aux langues berbères actuelles. Comme cela se passe sur la rive nord de la Méditerranée avec l'apparition de pratiques linguistiques qui se différencient de plus en plus du latin romain pour constituer les langues romanes — les futurs français et autres castillan ou catalan qui se nourrissent de langues germaniques ou celtiques — le Maghreb voit l'émergence d'un roman africain. Il se caractérise par des substrats spécifiques et par les langues de contact maghrébines qui l'influencent. La pratique de ce latino-africain est une réalité urbaine et alentours alors que le reste du territoire nord-africain est berbérophone. L'arrivée de la langue arabe dans le courant des VII<sup><small>ème</small></sup> et VIII<sup><small>ème</small></sup> siècles après JC<sup>Ⓒ</sup>, concomitante de l'expansion des mythologies mahométiennes <ref>Mâles et femelles, les mahométiens sont les hominines qui idolatrent Mahomet, tout comme les moïsiens le font avec Moïse et les christiens avec Jésus aka Christ<sup>Ⓒ</sup></ref> venant de la péninsule arabique, perturbe la situation linguistique <ref>S. Chaker, "Arabisation", ''Encyclopédie berbère'', tome 6, 1989 - [https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.2570 En ligne]</ref>. Alors que la berbérophonie se maintient dans la majeure partie du territoire nord-africain, le latino-africain est progressivement submergé. Il ne persiste que dans quelques isolats. Alors que la plus ancienne trace écrite connue date du XIII<sup><small>ème</small></sup> siècle, du côté des sources locales directes, l'érudit Ibn Khaldoun témoigne au XIV<sup><small>ème</small></sup> siècle qu'il existe encore des hominines parlant un roman africain dans les monts Aurès — à l'est de l'actuelle Algérie — et autour de la ville de Gafsa — au centre de l'actuelle Tunisie. Selon une autre source, Paolo Pompilio, un érudit romain, rapporte à la fin du XV<sup><small>ème</small></sup> siècle que des populations d'hominines parlent toujours un roman d'Afrique dans la même région <ref>Jean-Louis Charlet, "Un témoignage humaniste sur la latinité africaine et le grec parlé par les «Choriates» : Paolo Pompilio", ''Antiquités africaines'', n°29, 1993 - [https://doi.org/10.3406/antaf.1993.1220 En ligne]</ref>. L'essor de ce roman africain, sa répartition géographique et le nombre d'hominines le parlant, sont des questions restées encore sans réponse pour les spécialistes. La fragmentation du roman sud-européen qui laisse ensuite place à des langues distinctes peut laisser supposer qu'il en est de même en Afrique du nord. Faut-il employer le pluriel pour désigner les romans africains ? Des traces de latinismes sont encore présentes dans quelques langues berbères. L'arabe qui s'implante au Maghreb s'enrichit de ces substrats berbères et latins. Quelques mots de vocabulaire témoignent de ces racines latines dans les pratiques linguistiques maghrébines arabes actuelles. Par exemple ''صبيطار'' prononcé [sbitar] du latin ''hospitalis'' "hôpital" ou ''ڢلوس'' prononcé [fellous] du latin ''pullus'' "poussin". Le latin aussi a des substrats et des influences diverses. Cela se retrouve dans ''فقمة'' prononcé [fokima], d'après le latin ''phoca'' "phoque", lui-même issu du grec ''φώκη'', prononcé ''foki''. Très présente sur les côtes à l'époque de la Grèce antique, le phoque est une espèce marine de mammifères aujourd'hui quasiment disparue en Méditerranée. Une interview — très rare — de l'un d'eux est sans équivoque : | + | Fort de sa puissance économique et politique, l'empire romain s'étend sur le pourtour méditerranéen dans les derniers siècles avant JC<sup>Ⓒ</sup> <ref>Jésus aka Christ<sup>Ⓒ</sup> est la francisation de l'hébreu Yehoshua, le nom d'un célèbre schizophrène moïsien de Méditerranée méridionale. En arabe il se nomme Issa, عِيسَى ou Ïassu, يَسُوع. Il peut se dire [jissouss] en pataouète. Mais cet emploi n'est pas courant car, dans un environnement pataouètophone où les jurons à caractère sexuel ou blasphématoires sont très utilisés, il peut être confondu avec le français standard "''Je suce''". À la sauce pataouète, les formules christiennes "''Jésus le Messie''" ou "''Jésus le fils de Dieu''" prêtent à confusion et peuvent heurter les hominines qui croient à ses fadaises. </ref> et, de fait, exporte sa langue, le latin. En Afrique du nord, le latin populaire qui prend forme dans les villes et les espaces dominés par Rome se nourrit aussi de la langue punique <ref>Le punique est une variante de Méditerranée occidentale de la langue phénicienne, parlée à l'est de cette mer. Elle est pratiquée à Carthage, dans l'actuelle Tunisie, et dans les territoires sous son autorité, plusieurs siècles avant JC<sup>Ⓒ</sup> </ref>, parlée à Carthage, ou du grec antique déjà présent en divers endroits du pourtour. Mégalomane comme tous les empires, Rome désigne la Méditerranée comme ''Mare Nostrum'', "notre mer". Hormis dans les quelques comptoirs grecs ou carthaginois, et dans les zones de colonisation romaine, les hominines du Maghreb antique parlent alors des langues apparentées aux langues berbères actuelles. Comme cela se passe sur la rive nord de la Méditerranée avec l'apparition de pratiques linguistiques qui se différencient de plus en plus du latin romain pour constituer les langues romanes — les futurs français et autres castillan ou catalan qui se nourrissent de langues germaniques ou celtiques — le Maghreb voit l'émergence d'un roman africain. Il se caractérise par des substrats spécifiques et par les langues de contact maghrébines qui l'influencent. La pratique de ce latino-africain est une réalité urbaine et alentours alors que le reste du territoire nord-africain est berbérophone. L'arrivée de la langue arabe dans le courant des VII<sup><small>ème</small></sup> et VIII<sup><small>ème</small></sup> siècles après JC<sup>Ⓒ</sup>, concomitante de l'expansion des mythologies mahométiennes <ref>Mâles et femelles, les mahométiens sont les hominines qui idolatrent Mahomet, tout comme les moïsiens le font avec Moïse et les christiens avec Jésus aka Christ<sup>Ⓒ</sup></ref> venant de la péninsule arabique, perturbe la situation linguistique <ref>S. Chaker, "Arabisation", ''Encyclopédie berbère'', tome 6, 1989 - [https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.2570 En ligne]</ref>. Alors que la berbérophonie se maintient dans la majeure partie du territoire nord-africain, le latino-africain est progressivement submergé. Il ne persiste que dans quelques isolats. Alors que la plus ancienne trace écrite connue date du XIII<sup><small>ème</small></sup> siècle, du côté des sources locales directes, l'érudit Ibn Khaldoun témoigne au XIV<sup><small>ème</small></sup> siècle qu'il existe encore des hominines parlant un roman africain dans les monts Aurès — à l'est de l'actuelle Algérie — et autour de la ville de Gafsa — au centre de l'actuelle Tunisie. Selon une autre source, Paolo Pompilio, un érudit romain, rapporte à la fin du XV<sup><small>ème</small></sup> siècle que des populations d'hominines parlent toujours un roman d'Afrique dans la même région <ref>Jean-Louis Charlet, "Un témoignage humaniste sur la latinité africaine et le grec parlé par les «Choriates» : Paolo Pompilio", ''Antiquités africaines'', n°29, 1993 - [https://doi.org/10.3406/antaf.1993.1220 En ligne]</ref>. L'essor de ce roman africain, sa répartition géographique et le nombre d'hominines le parlant, sont des questions restées encore sans réponse pour les spécialistes. La fragmentation du roman sud-européen qui laisse ensuite place à des langues distinctes peut laisser supposer qu'il en est de même en Afrique du nord. Faut-il employer le pluriel pour désigner les romans africains ? Des traces de latinismes sont encore présentes dans quelques langues berbères. L'arabe qui s'implante au Maghreb s'enrichit de ces substrats berbères et latins. Quelques mots de vocabulaire témoignent de ces racines latines dans les pratiques linguistiques maghrébines arabes actuelles. Par exemple ''صبيطار'' prononcé [sbitar] du latin ''hospitalis'' "hôpital" ou ''ڢلوس'' prononcé [fellous] du latin ''pullus'' "poussin". Le latin aussi a des substrats et des influences diverses. Cela se retrouve dans ''فقمة'' prononcé [fokima], d'après le latin ''phoca'' "phoque", lui-même issu du grec ''φώκη'', prononcé ''foki''. Très présente sur les côtes à l'époque de la Grèce antique, le phoque est une espèce marine de mammifères aujourd'hui quasiment disparue en Méditerranée. Une interview — très rare — de l'un d'eux est sans équivoque : |
<blockquote> | <blockquote> |
Version du 7 mars 2025 à 13:49
Pataouète. (Патаует en macédonien - Pataoèta en nissard) Macédoine linguistique du Maghreb, aujourd'hui disparue.
SommaireTectoniqueNée du rapprochement progressif des plaques tectoniques africaine et eurasiatique au cours des millénaires, la mer Méditerranée est dorénavant le lien maritime entre les rives nord-africaine et ouest-européenne. Elle communique avec l'océan Atlantique par le détroit de Gibraltar, large d'un peu plus de 14 kilomètres, qui sépare les actuels Maroc et Espagne. Constitué il y a un peu plus de 5 millions d'années par le déversement massif des eaux atlantiques dans la cuvette méditerranéenne, ce détroit est le point le plus resserré entre les deux continents. Dans la partie la plus orientale de la Méditerranée, le détroit du Bosphore fait le lien entre elle et la mer Noire et sépare la plaque tectonique anatolienne de l'européenne d'un peu moins d'un kilomètre dans sa partie la plus étroite. Ces deux détroits sont les passages les plus simples entre les continents du sud et du nord. L'autre côté est visible à l'œil nu. Et même si l'époque où le passage était au sec est trop ancienne, les hominines [1] le savent depuis des millions d'années. Apparue dans la partie sud du continent africain, l'espèce hominine se répand progressivement à travers la planète entière durant plusieurs millions d'années. Les plus anciennes traces connues de la présence d'hominines sur la rive nord de la Méditerranée sont datées d'environ 1,4 millions d'années. Des ossements et des pierres taillées sont retrouvés dans les Balkans au nord-ouest de la Bulgarie, dans la région des Pouilles à l'extrême sud-est de l'Italie, et en Andalousie dans le sud-est de la péninsule ibérique. Au fil des millénaires, des sociétés d'hominines se structurent sur ce pourtour méditerranéen. Ici et ailleurs, des langages articulés voient le jour. Certains s'écrivent, d'autres non. Les processus linguistiques sont diversifiés. Ils ne résultent pas de schémas identiques et dépendent de situations singulières. La géographie, les structures sociales, les évolutions et les relations entre les sociétés d'hominines sont autant de facteurs qui mènent à l'apparition, à la disparition ou à la mutation de pratiques linguistiques. Le langage des hominines n'est pas quelque chose de figé. Aucune "langue" n'est fondée sur une source unique. Les emprunts, les mutations, les abandons, les métissages et les variations sont le lot commun à toutes les langues des hominines. Il n'y a aucune exception en la matière. Il n'y a pas de frontières nettes entre les pratiques linguistiques. L'intercompréhension est le seul discriminant. Au sein même d'un continuum d'intercompréhension il y a des nuances. Selon le statut social dans une société donnée, l'âge, la fonction sociale ou même selon le genre assigné, les pratiques ne sont pas similaires. Le vocabulaire ou la grammaire peuvent différer sensiblement. La géographie n'est pas non plus un critère de séparation entre plusieurs pratiques linguistiques. Une chaîne montagneuse peut être un lien plutôt qu'une séparation entre les hominines qui vivent de part et d'autre. Les grands espaces ne sont pas nécessairement synonymes d'émiettement ou d'incompréhension, qu'ils soient désertiques ou maritimes [2]. Et la proximité géographique n'induit pas systématiquement des processus de rapprochement ou d'intercompréhension dans la mesure où les mécanismes linguistiques sont aussi soumis à des dimensions politiques ou sociales. IngrédientsHistoriquement, deux grandes familles de langues sont présentes autour de la Méditerranée. Celle des langues sémitiques au sud, et les latines au nord. Depuis maintenant des millénaires, elles se rencontrent, se heurtent, se croisent, se chevauchent et s'influencent mutuellement. Dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, les premières sont de nos jours représentées par l'arabe, littéraire ou ses formes dialectales, et par les langues berbères, et les secondes par le castillan, le catalan, l'occitan, le français et l'italien. À ces listes s'ajoutent quelques langues moins répandues, tel que le maltais, le sarde ou le nissard par exemple. Et toute une somme de langues aujourd'hui disparues. Fort de sa puissance économique et politique, l'empire romain s'étend sur le pourtour méditerranéen dans les derniers siècles avant JCⒸ [3] et, de fait, exporte sa langue, le latin. En Afrique du nord, le latin populaire qui prend forme dans les villes et les espaces dominés par Rome se nourrit aussi de la langue punique [4], parlée à Carthage, ou du grec antique déjà présent en divers endroits du pourtour. Mégalomane comme tous les empires, Rome désigne la Méditerranée comme Mare Nostrum, "notre mer". Hormis dans les quelques comptoirs grecs ou carthaginois, et dans les zones de colonisation romaine, les hominines du Maghreb antique parlent alors des langues apparentées aux langues berbères actuelles. Comme cela se passe sur la rive nord de la Méditerranée avec l'apparition de pratiques linguistiques qui se différencient de plus en plus du latin romain pour constituer les langues romanes — les futurs français et autres castillan ou catalan qui se nourrissent de langues germaniques ou celtiques — le Maghreb voit l'émergence d'un roman africain. Il se caractérise par des substrats spécifiques et par les langues de contact maghrébines qui l'influencent. La pratique de ce latino-africain est une réalité urbaine et alentours alors que le reste du territoire nord-africain est berbérophone. L'arrivée de la langue arabe dans le courant des VIIème et VIIIème siècles après JCⒸ, concomitante de l'expansion des mythologies mahométiennes [5] venant de la péninsule arabique, perturbe la situation linguistique [6]. Alors que la berbérophonie se maintient dans la majeure partie du territoire nord-africain, le latino-africain est progressivement submergé. Il ne persiste que dans quelques isolats. Alors que la plus ancienne trace écrite connue date du XIIIème siècle, du côté des sources locales directes, l'érudit Ibn Khaldoun témoigne au XIVème siècle qu'il existe encore des hominines parlant un roman africain dans les monts Aurès — à l'est de l'actuelle Algérie — et autour de la ville de Gafsa — au centre de l'actuelle Tunisie. Selon une autre source, Paolo Pompilio, un érudit romain, rapporte à la fin du XVème siècle que des populations d'hominines parlent toujours un roman d'Afrique dans la même région [7]. L'essor de ce roman africain, sa répartition géographique et le nombre d'hominines le parlant, sont des questions restées encore sans réponse pour les spécialistes. La fragmentation du roman sud-européen qui laisse ensuite place à des langues distinctes peut laisser supposer qu'il en est de même en Afrique du nord. Faut-il employer le pluriel pour désigner les romans africains ? Des traces de latinismes sont encore présentes dans quelques langues berbères. L'arabe qui s'implante au Maghreb s'enrichit de ces substrats berbères et latins. Quelques mots de vocabulaire témoignent de ces racines latines dans les pratiques linguistiques maghrébines arabes actuelles. Par exemple صبيطار prononcé [sbitar] du latin hospitalis "hôpital" ou ڢلوس prononcé [fellous] du latin pullus "poussin". Le latin aussi a des substrats et des influences diverses. Cela se retrouve dans فقمة prononcé [fokima], d'après le latin phoca "phoque", lui-même issu du grec φώκη, prononcé foki. Très présente sur les côtes à l'époque de la Grèce antique, le phoque est une espèce marine de mammifères aujourd'hui quasiment disparue en Méditerranée. Une interview — très rare — de l'un d'eux est sans équivoque :
Adossée au pouvoirs politiques en place au Maghreb, la langue arabe suit le mouvement. La conquête progressive de la péninsule ibérique par les armées mahométiennes au cours du VIIIème siècle impose un nouveau pouvoir aux populations. Changement de maître. Al-Andalus mahométien remplace le Hispania christien. Les hominines qui y vivent ont des pratiques linguistiques issues de la dislocation de l'espace roman. Ces différents parlers sont regroupés sous le terme générique de mozarabe. Il désigne les populations de mythologie christienne qui parlent des formes dérivées du latin. Les mozarabes utilisent l'alphabet arabe pour noter leur langue. Les populations moïsiennes de la péninsule sont elles-aussi influencées par la présence de la langue arabe. Leur langue romane, souvent appelée judéo-espagnol ou djudyo [8], s'adapte au nouveau contexte. En quelques siècles, l'arabe devient la langue du pouvoir et du quotidien, indifféremment de la religion. Mais celui-ci se différencie des pratiques linguistiques du Maghreb au contact de la romanité pour former un "arabe andalou". Sous gouvernance mahométienne, les communautés christiennes et moïsiennes sont régies par un statut de minorisées : Elles conservent le droit de pratiquer et de croire en leurs mythologies tout en payant un impôt particulier. Les divisions et les querelles internes aux autorités politiques andalouses fractionnent le territoire en plusieurs entités, et l'avancée des armées christiennes au nord repousse petit à petit les armées mahométiennes toujours plus au sud. À partir du XIème siècle, dans les territoires devenus christiens, les populations arabophones adoptent les langues romanes du nouveau pouvoir, qu'elles écrivent avec l'alphabet arabe, tout en conservant leurs croyances religieuses [9]. Pendant plusieurs siècles, les langues romanes ibériques naissantes, issues de la fragmentation du latin, se singularisent les unes des autres, et s'alimentent aussi d'un substrat arabe. Elles deviendront ce que l'on appelle de nos jours le castillan, l'aragonais, le catalan, le portugais, etc. Dans les zones de contact, l'empreinte d'un héritage arabo-andalou est plus marquée. Les variétés régionales du sud de ces langues romanes en sont les héritières les plus visibles[10]. Il est difficile de savoir quelle était la réalité linguistique à cette époque pour la majorité de la population et les débats actuels sur la construction de ses langues romanes sont imprégnés de considération politiques présentes. Là où des linguistes minimisent l'influence de l'arabe andalou et insistent sur une persistance mozarabe, d'autres font valoir des formes de bilinguisme possibles ou postulent que le mozarabe disparaît dans Al-Andalous au profit de l'arabe andalou. Bien moins tolérantes que les précédentes, les nouvelles autorités christiennes contraignent progressivement les populations à se convertir ou à quitter la péninsule ibérique. À la fin du XVème siècle, l'ensemble d'Al-Andalous est aux mains des armées christiennes. Les populations anciennement mahométiennes ou moïsiennes, converties sous la contrainte, sont appelées respectivement morisques et marranes. Elles utilisent l'alphabet arabe pour noter leurs langues respectives mais les nouvelles autorités les contraignent à adopter l'alphabet latin. Finalement, qu'elles soient converties ou non, les populations non-christiennes ou suspectées de ne pas l'être réellement sont expulsées de la péninsule ibérique au cours du siècle suivant. L'arabe andalou disparaît d'Europe, supplanté par différentes langues romanes. Les communautés moïsiennes chassées rejoignent leurs homologues au Maghreb [11] ou partent vers les régions de la Méditerranée orientale, sous domination ottomane. Les mahométiennes s'installent au Maghreb, de l'actuelle Tunisie jusqu'au Maroc. L'arabe andalou impacte l'arabe maghrébin parlé dans les centres urbains nord-africains. Il introduit quelques romanismes. L'expansion de l'empire ottoman vers le nord de l'Afrique apporte elle-aussi son lot de mots de vocabulaire qui viennent alimenter les pratiques linguistiques arabes maghrébines [12]. Plus on se dirige vers l'ouest, vers la côte atlantique, et plus l'impact de la langue turque est relatif. Plus de 2000 mots en Égypte pour quelques 850 en Libye, de quelques 500 mots dans les confins tuniso-algériens à un peu moins de 200 dans les régions algéro-marocaines. Désireux de mieux contrôler le commerce maritime en Méditerranée, les royaumes christiens ibériques installent quelques forts militaires sur la côte maghrébine. Dans les marges de l'empire ottoman, le Maghreb est une zone de friction entre cet empire et, d'une part, les pouvoirs politiques locaux, et d'autre part, les royaumes ibériques. Le commerce légal ou illégal, étatique ou de pirates, de denrées, de produits et d'esclaves est florissant et suscite de nombreuses convoitises. Puissance régionale maritime grandissante, le royaume d'Espagne parvient à s'installer dans plusieurs ports et fortifications tout au long du XVIème siècle. En plus des garnisons militaires, les villes de Oran, Bougie, les rochers d'Alger et Tunis passent sous contrôle espagnol. Le royaume ibérique sécurise ainsi ses portes d'accès à l'économie africaine et ottomane, et neutralise partiellement la concurrence qu'est la piraterie. Le but n'est pas une colonisation, seules des garnisons militaires sont maintenues sur place dans des casernes et des places fortes alors que l'arrière-pays n'est pas du tout investi par les armées ibériques. Le castillan (ou espagnol) est la langue de cette implantation militaire et économique, et celle des hominines originaires d'Al Andalous. Sa pratique s'étend de l'Atlantique nord-africaine à l'actuelle Tunisie. Lors d'un voyage dans le beylicat de Tunis [13] en 1724, le médecin français Jean-André Peyssonnel témoigne de la présence d'hominines dont les ancêtres venaient d'Al Andalous et s'exprimant encore en castillan, en aragonais ou en valencien : "À peine étais-je assis sur le sopha sur lequel j’avais mis mon petit matelas et mon tapis que je vis entrer un maure qui me complimenta en bon espagnol, me dit qu’il était le chirurgien de la ville et me pria d’aller chez lui lorsque j’aurais reposé, en allant chez lui sous prétexte d’y voir des malades, nous entrâmes dans plusieurs maisons. J’y trouvai des femmes et des filles affables me parlant toutes bon espagnol..." [14] Mais la pratique de ces langues romanes recule car "parmi ces maures andalous [...] tagarins [15] et aragonais [...] de nombreux arabes sont venus par la suite vivre avec eux et déjà, dans l’état actuel des choses, les familles espagnoles et arabes se sont mélangées entre elles par l’intermédiaire des mariages. C’est pour cela que leurs fils perdent progressivement la langue espagnole. Il n’y a que les maures vieux qui la parlent bien et couramment." [16] Les hominines de tradition moïsienne ayant fuit la péninsule ibérique à la fin du XVème siècle parlent toujours un djudyo qui, depuis, s'est enrichi de l'influence de l'arabe maghrébin et se nomme la haketia [17]. Elle ne doit pas être confondue avec le judéo-arabe ou le judéo-berbère parlés par les communautés moïsiennes déjà présentes au Maghreb. L'intercompréhension entre castillan et haketia s'est creusée depuis le XVIIème siècle mais l'arrivée du castillan au Maghreb l'influence et les linguistes mentionnent un phénomène d'hispanisation (ou recastillanisation) à partir du XIXème siècle [18]. Mais au-delà de ces langues différentes, autochtones ou implantées au Maghreb à la suite de migrations ou de déplacements forcés de populations, le pourtour méditerranéen est le lieu d'une lingua franca [19] depuis plusieurs siècles. Dans son Dictionnaire universel publié en 1690, Antoine Furetière la définit comme "un jargon qu'on parle sur la mer Méditerranée, composé de français, d'italien, d'espagnol et d'autres langues, qui s'entend par tous les matelots et marchands de quelque nation qu'ils soient." [20] S'y ajoute du vocabulaire arabe ou turc. Elle facilite les échanges commerciaux et politiques entre des populations aux langues différentes, entre l'empire ottoman et les pays d'Europe du sud. La lingua franca se parle sur toute la rive méridionale de la Méditerranée, et plus spécifiquement au Maghreb. Impossible de dater avec précision son apparition. La plus ancienne mention écrite date du XIVème siècle en Italie du sud et Molière l'utilise dans la bouche d'un personnage de son Bourgeois gentilhomme [21] en 1670. Son vocabulaire est simple et sa grammaire rudimentaire, les verbes ne s'utilisent qu'à l'infinitif. Essentiellement oral, ce sabir [22] n'est pas uniforme. Suivant les circonstances historiques, telle ou telle langue romane est plus présente qu'une autre. Les langues romanes italiques sont plus présentes dans les régences de Tripolitaine et de Tunis alors que les langues romanes ibériques sont plus parlées dans la régence d'Alger et le Maghreb occidental. Le français est plus marginal. En plus des langues citées par Antoine Furetière, il convient d'ajouter le portugais, le provençal, le corse, le sarde, le sicilien ou encore les catalans de Valence ou de Majorque. Pour Cyril Aslanov, "dans une perspective sociolinguistique, l’effacement relatif de l’arabe dans les strates apparentes ou latentes de la lingua franca pourrait être due au fait que les locuteurs de la lingua franca maîtrisaient au moins de façon sommaire l’arabe maghrébin. Dans la communication entre chrétiens et musulmans en Méditerranée occidentale, le roman en bouche musulmane avait sans doute pour contrepartie l’arabe simplifié employé par les chrétiens." [23] Il émet l'hypothèse "selon laquelle la lingua franca aurait avant tout servi à faciliter la communication entre les locuteurs de diverses langues romanes mis en contact par les aléas du négoce, de la guerre ou de la captivité. Un indice qui pourrait militer en faveur d’une telle conjecture est la quantité somme toute assez négligeable d’éléments arabes, turcs ou berbères dans les vestiges de la lingua franca qui sont parvenus jusqu’à nous." [23] Selon lui, "le face-à-face entre l’arabophonie et la romanophonie n’avait rien d’une coupure rigide entre les deux langues puisque dans le paysage cosmopolite d’Alger, de Tunis et de Tripoli, l’arabe n’était qu’une langue seconde pour bien des habitants, qu’ils soient des chrétiens renégats originaires de Corse ou de Calabre, des Juifs sépharades ou des Morisques hispanophones arrivés en Afrique du Nord après la grande expulsion de 1609." [23] Si la romanité de la lingua franca ne fait pas de doute, il est compliqué de dire avec certitude de quelle langue est issu tel ou tel mot car beaucoup de langues du sud-européen sont suffisamment proches pour induire en erreur. Mangiar — pour "manger" — vient-il de l'italien mangiare ou du nissard manjar ? [24] Problématique de l'étymologie que l'on retrouve dans le nada lingua franca qui signifie "rien". Pour la linguiste Jocelyne Dakhlia, le "métissage ne signifie pas absence de conflit. Dans la mesure où elle n'est la langue spécifique de personne, la langue franque définit un espace d'interlocution neutre. En cela c'est ce que j'appelle une "no man's langue", comme peut l'être l'anglais aujourd'hui. Mais cela ne veut pas dire qu'elle fut nécessairement une langue de concorde." [25] Dans son oralité et sa diversité la lingua franca n'est la langue maternelle de personne — elle n'est pas un créole — mais une langue de partage. "D’une part, la langue franque renvoie à une forme de "cosmopolitisme" (le terme est partiellement anachronique et inapproprié), à un brouillage ou une dénégation des frontières qui constitue un problème historique majeur, et, d’autre part, elle fait problème par l’oubli assez massivement consensuel qui la frappe aujourd’hui. Il s’agit d’une langue qui fut commune, partagée, que l’on entendait aussi bien sur les rives sud de la Méditerranée qu’à Marseille, mais aussi dans des ports beaucoup plus septentrionaux." [26] Elle est une communauté linguistique, un continuum pratique éloigné de l'élitisme pédant, de l'académisme conservateur ou du chauvinisme ridicule qui entourent généralement les discours politiques autour des langues. Sur ce sujet, l'auteur classique russe Ivan Tourgueniev n'est pas (ou plus [27]) à une stupidité prêt :
Le premier lexique de lingua franca en français est publié à Marseille en 1830 sous le titre complet de Dictionnaire de la langue franque ou Petit mauresque, suivi de quelques dialogues familiers et d'un vocabulaire de mots arabes les plus usuels ; à l'usage des Français en Afrique. [28] Il est destiné aux armées françaises envoyées sur place.
PatuetPays méditerranéen à l'appétit impérial, la France prend pied au Maghreb dans la première moitié du XIXème siècle avec pour projet de contrer l'influence de l'empire ottoman dans sa régence d'Alger. Avec dans le sac à dos militaire le Dictionnaire de la langue franque ou Petit mauresque [28] qui, dans son petit guide de conversation, annonce déjà un scénario victorieux.
Faisant face à de nombreuses résistances locales et à des conditions climatiques hostiles, les armées françaises vont mettre un peu moins de 20 ans à s'installer dans la régence d'Alger. En 1848, l'annexion est officialisée et trois départements français sont créés avec pour ville-capitale — d'est en ouest — Constantine, Alger et Oran. Ils sont régis directement par les autorités militaires. Mais cette occupation n'est pas synonyme de pacification. Alors que dans un premier temps elle veut seulement s'installer dans quelques villes et places fortes, comme le fait l'Espagne, pour stabiliser sa présence au Maghreb la France se lance finalement dans une politique de colonisation de peuplement. Elle encourage et favorise la venue d'hominines venant d'Europe. Des terres sont mises à disposition pour des projets agricoles. Des milliers d'hominines, mâles et femelles, immigrent des régions catalophones du sud de l'Espagne et des îles Baléares pour s'installer dans l'Algérois [30]. D'autres arrivent d'autres régions d'Espagne, d'Italie, de Corse ou du nord-est de la France. Celleux qui le peuvent se joignent à des communautés linguistiques déjà présentes. Beaucoup d'hispanophones et catalanophones vivent à Oran, par exemple. Le français n'est pas la langue majoritaire parmi les hominines qui s'installent dans les premières décennies de la colonie. En plus des journaux en français, des journaux unilingues et d'autres bilingues voient le jour. En castillan ou en italien par exemple. Parmi eux, El Patuet se présente comme un journal franco-espagnol. Bihebdomadaire "politico, satirico y literario", il publie 25 numéros au cours du second semestre de l'année 1883. Dans son premier numéro, il est expliqué que le titre El Patuet s'applique "aux enfants d'un pays où la langue nationale est parlée sans perfection ou avec un dialecte" [31] et dérive de patuès qui signifie patois en français. El Patuet pourrait se traduire par Le Pécore ou Le Patoisant. Une sorte de "blédard" [32] à l'européenne. Selon le journal, il n'est ni une moquerie, ni une insulte. Il est une appropriation et une valorisation par celleux-même qu'il peut dénigrer. Le responsable du journal y publie en épisodes, sa comédie en un acte, El patuet en Argel, l'histoire d'un pécore en Algérie. Le castillan utilisé dans El Patuet montre qu'il n'est pas celui d'une langue maternelle mais a "les caractéristiques [catalanes] alicantiennes d'une langue qui s'écrit comme elle est parlée." [33] Le Trésor de la langue française confirme qu'à la fin du XIXème siècle, pataouet est utilisé pour désigner un "immigré espagnol récemment arrivé en Algérie" [34] ou que pataouette est plus spécifiquement pour les hominines de la région de Valence. Des catalophones. Illes représentent environ 10% de la population coloniale de l'Algérois. Du point de vue linguistique, les hispanophones sont plutôt en Oranie et au Maroc alors que les italophones sont plus à l'est, dans le Constantinois et en Tunisie. Les décrets de 1870 et 1889 accordent la nationalité française aux hominines d'origine européenne qui en font la demande et aux populations moïsiennes, qu'elles soient arabes, ibériques ou autres. Les autochtones n'ont pas les mêmes droits et dépendent d'un code de l'indigénat. [35] PataouèteL'arrivée de la France au Maghreb chamboule la situation linguistique. La lingua franca est de moins en moins utilisée, remplacée progressivement par le français dans son rôle de liant entre les différentes communautés linguistiques coloniales. Même lorsqu'illes conservent leurs langues "maternelles", les hominines cherchent à s'intégrer à la francophonie afin de bénéficier des avantages politiques et économiques que cela procurent. Des formes mixtes apparaissent. Ainsi, entre hispanophonie et francophonie, le fragnol ou frañol mélange vocabulaire et syntaxe des deux langues. Par exemple, le terme assurance qui se traduit en castillan par seguro devient asségourance en fragnol. Ou le verbe castillan hablar, qui signifie parler, se transforme en habler. Idem dans les communautés moïsiennes parlant la haketia qui, après la recastillanisation au XIXème siècle, se nourrit de plus en plus de francophonie au point d'être qualifiée de "judéo-fragnol" [36]. Les hispanismes ont depuis des siècles marqué de leur empreinte l'arabe du Maghreb par l'emprunt de quelques mots de vocabulaire, particulièrement autour d'Oran [37]. Ainsi escuela qui désigne une école primaire se dit [essekouila] et s'écrit السكويلة ou le ballon, pelota en castillan, se dit [b'lota] et s'écrit بلوطة. De part le mode de colonisation et les bouleversements de la modernité technologique, l'impact de la langue française est plus prégnant que les autres langues romanes sur l'arabe maghrébin au cours des XIXème et XXème siècles. La plupart des emprunts de l'arabe maghrébin à ces langues sont issus du français. De [triciti] pour électricité à [feniènne] pour fainéant, en passant par [laboulisse] pour la police et [chmendfir] pour chemin de fer. Les proximités latines entre les langues hispaniques et françaises induisent un doute sur la provenance exacte de certains emprunts. Par exemple, [miziria] écrit ميزريّة vient-il de miseria ou de misère ? Idem pour [tonobil], écrit طنبيل. Est-ce un emprunt à automóvil ou à automobile ? Évidemment, il n'existe pas un arabe maghrébin unique — le maghribi — mais un continuum entre le Maroc et la Libye, héritage de l'histoire des hominines de la région. Du point de vue de l'influence des langues romanes, il est courant de voir des différentiations entre le maghribi occidental et l'oranais, de la côte atlantique à Oran, celui de Tlemcem, jugé héritier de l'arabe andalou, les maghribi centre-algérien et constantinois influencés par le français, et le maghribi oriental, de l'ouest de la Tunisie à l'est libyen. La colonisation française favorise la venue d'hominines de France. La balance démographique penche en leur faveur. À la fin du XIXème siècle, sur une population coloniale d'environ 480000 hominines, la moitié viennent de France et, par ordre décroissant, 140000 d'Espagne, 40000 d'Italie et 15000 de Malte. Le français s'impose comme langue de communication. Les pratiques linguistiques se singularisent du français standard de la métropole, de part cette situation coloniale. Il se régionalise au contact des autres langues romanes utilisées, ainsi que de l'arabe et du berbère. Généralement, les linguistes et les spécialistes de l'histoire coloniale divisent en trois variantes le français colonial d'Algérie. Le pataouète est parlé à Alger et sa banlieue, et "se distingue de deux autres basilectes régionaux que sont dans l’ouest de l’Algérie le chapourlao ou chapourrao en Oranie, à l’est le tchapagate (région de Bône, Philippeville et Constantine)." [38] Le pataouète est alors parlé dans les quartiers populaires d'Alger, et particulièrement dans celui de Bab el Oued, où "les gens modestes du faubourg fréquentent plus les arabes que les habitants de la rue Michelet et des beaux quartiers d'Hydra. "Son lexique "comporte de nombreux emprunts ainsi que des créations propres (algérianismes), qui comprennent des transpositions d’expressions étrangères, des spécialisations (glissements) et extensions de sens de termes d’origine étrangère." [38] Alors que le nom même de "pataouète" semble renvoyer à "patuet", l'explication généralement avancée par les hominines francophones le parlant est qu'il est une déformation de Bab el Oued qui est aussi appelé Papalouette ou Paplouette. Ainsi illes se réapproprient le terme catalan qui est francisé et pour lequel une nouvelle étymologie est proposée. La forte présence hispanique à Bab el Oued explique très bien ce passage vers le français. Contrairement à la langue franque, le pataouète n'est pas un sabir. Sa grammaire n'est pas une simplification à outrance où les verbes ne s'emploient qu'à l'infinitif. En plus des emprunts aux langues romanes, il regorge de mots et d'expressions arabes. La prononciation emprunte beaucoup au système vocalique maghrébin et constitue la base de l'accent si caractéristique du français d'Algérie. Le phénomène de dialectisation s'explique autant par les origines diverses des hominines arrivant de France, où le français standard n'est pas encore la norme dans de nombreuses régions, que par la situation linguistique singulière algérienne. De maintenant qui se dit main'nant à entention qui s'emploie autant pour dire attention ou intention. Les arabismes bézef, chouïa ou ouallou sont préférés à beaucoup, peu ou rien. Dans l'usage quotidien, le pataouète ne se substitue pas au français de la métropole mais s'y ajoute. La scolarisation obligatoire — sauf pour les indigènes — et le niveau social sont des vecteurs de diffusion d'un français "classique". La presse et l'édition utilisent ce français. Si dans un premier temps le pataouète est une oralité, à la fin du XIXème siècle apparaissent les premiers écrits dans ce français régional. Que ce soit, par exemple, dans les histoires du personnage de fiction Cagayous [39] ou dans le journal Papa-Louette. [40]. Dès lors, il existe deux niveaux d'utilisation. L'un est oral et populaire, l'autre littéraire [41]. L'un est vivant et polymorphe, l'autre est savant et outrancier. Pour Albert Camus, qui met du pataouète dans la bouche de certains de ses personnages, "la langue de Cagayous est souvent une langue littéraire, je veux dire une reconstruction. Les gens du milieu ne parlent pas toujours argot. Ils emploient des mots d’argot, ce qui est différent." [42] À titre d'exemple contemporain, l'argot fleuri et créatif de Bérurier dans les romans policiers de Frédéric "San-Antonio" Dard n'existe que dans la tête de l'auteur et n'est pas un reflet des pratiques linguistiques argotiques populaires de son époque, et les dialogues de Michel Audiard empruntent beaucoup à l'argot parisien mais ne sont pas une photographie de l'existant.
Difficile de dire à quel moment le terme de pataouète ne désigne plus seulement des hominines venant de la péninsule ibérique mais aussi le français régional d'Algérie. Au début du XXème siècle, l'usage de pataouète est confus. Une recherche rapide dans les archives numérisées sur la site de la Bibliothèque nationale de France (BNF) montre qu'est pataouète une personne et non une langue, même régionale. "Oh ! moi, yé souis oune pataouète... est-ce pas !" [44] s'entend dans les années 1920. Dans son roman L'homme de mer [45] publié en 1931, l'écrivain algérois Paul Achard emploie pataouète et cagayous pour nommer respectivement le sabir méditerranéen et le parler français maghrébin. Dans le petit lexique à la fin de son roman, il les qualifie d'argot. Un qualificatif critiqué par l'écrivain André Billy qui, après la lecture du livre d'Achard, "en conclus que le pataouète est une langue spontanée, de formation à peu près inconsciente, alors que par définition l'argot change sans cesse par l'effet de caprices individuels bien délibérés." [46] Nommer avec précision des pratiques linguistiques de l'oralité est une problématique complexe. Regrouper une réalité linguistique en un nom unique, une langue, est un acte bien plus politique que linguistique. Pour la région orientale de la colonie française d'Algérie, dans le Constantinois, Rachid Habbachi nomme le français régional "le tchapagate [...] ce mot qui ne fait pas l’unanimité chez les bônois dont certains, un nombre réduit heureusement, préfèrent lui donner l’appellation vague et insultante de "parler bônois"." [47]. En Tunisie française, le chansonnier, imitateur et humoriste Kaddour ben Nitram, pseudonyme de Eugène-Edmond Martin, grand spécialiste de l'oralité, "a consacré l'essentiel de sa vie à collecter, classer, réutiliser et mettre en scène les différents parlers qu'il (qu'on) entendait dans les rues de Tunis, ses tramways, ses cafés, ses boutiques. Il a réuni un matériau sonore considérable pour l’époque, des disques et des enregistrements radiophoniques qui renferment des morceaux de vie urbaine." [48] Il "a dénombré une quinzaine de sabirs à partir des quatre langues mères de la place : l'arabe, l'italien, le français et l'espagnol." [49] Il publie en 1931 Les sabirs de Kaddour ben Nitram, un recueil de sketches qui mettent en scène la diversité linguistique de son époque. [50] Il y a un peu de littérature en pataouète ou autres parlers francophones maghrébins [51]. Les plus célèbres sont le personnage de Cagayous, une sorte de Gavroche des quartiers populaires d'Alger, les Sabirs tunisiens [52] de Kaddour ben Nitram qui décrivent des scènes du quotidien, les Bitites stouarettes de Jacques Muracciole en 1937 ou l'adaptation des fables de La Fontaine en 1927 par Kaddour Mermet.
Pour Kaddour ben Nitram, "d'excellents livres écrits en excellent français ne sont pas des livres nord-africains, parce que leurs auteurs sont des Africains du nord. Mais ces naïves histoires, où s'ébat le vocabulaire et la syntaxe d'un idiome encore dans les langes, ne crois-tu pas qu'on pourra y voir plus tard... comme une anthologie de la littérature nord-africaine et primitive ?" [53] Mythes pédinégriensDans le résumé de sa thèse consacrée à Kaddour ben Nitram, Chayma Dellagi dit que "la littérature en sabir semble faire écho, à travers la question de la langue, à une réflexion plus large portant sur l’identité de la société coloniale, sa fascination pour les métissages culturels, et son désir de voir advenir un "peuple neuf". Elle incarne un lieu médian et fantasmatique qui reflète les aspirations d’une génération d’écrivains de l’entre-deux, pris en étau entre leur rêve de créolité et leur position au sein de la configuration coloniale." [54] Dans les premières décennies du XXème siècle, les parlers francophones maghrébins font partie des mécanismes qui fondent l'algérianisme. Pataouète ou autres sabirs. Entre impérialisme français et nationalisme algérien, une partie de la société coloniale rêve d'être une voie alternative. Affirmer l'existence et se revendiquer d'une langue est une manière de plus de se démarquer et de construire une identité créole nouvelle. "Les textes qui décrivent et glosent le mieux le Sabir et son usage sont les préfaces et avant-propos. Ces textes constituent parfois de véritables condensés de la pensée littéraire coloniale, en affichent l’esprit, en revendiquent les codes, et constituent quasiment des manifestes. Ainsi, dans la préface des Fables et contes en sabir de Kaddour Mermet, écrite par son ami Georges Moussat, on retrouve un certain nombre d’arguments qui viennent soutenir l’importance du Sabir." [55] L'algérianité fantasmée n'inclut pas nécessairement l'arabité dans son métissage. Pour elleux, il s'agit plutôt d'un retour de la latinité sur la rive sud de la Méditerranée, des siècles après la chute de l'empire romain et de ses avatars. Pour Paul Achard, "la vie latine, interrompue pendant tout le temps que dura l'isolement islamique, reprenait depuis 1830. N'était-ce pas pour les fils de la Méditerranée que la France avait conquis le nord-Africain ? [...] Le Maghreb n'était plus qu'un mot exécré, et la Méditerranée redevenait la Mer Intérieure." [45] La créolité à la mode algérienne n'est pas inclusive des cultures indigènes ou considérées comme telles. Bien qu'illes accèdent à la nationalité française en 1870 [56], les communautés moïsiennes arabisantes, hispanophones ou autres, ne sont pas acceptées par une partie des hominines venant de France. Ce rejet radical et violent s'exprime autant en français standard qu'en français régional d'Algérie. Une position assumée par Musette [57], le créateur du personnage de Cagayous : "Cagayous antijuif ! Certes, il l’est depuis la plante des pieds jusqu’à la racine des cheveux. Il l’est jusqu’aux replis secrets de l’âme ; il l’est d’essence, de religion, de vocation ; il l’est totalement." [58] Dans le Maghreb colonisé par la France, le racisme à l'encontre des communautés moïsiennes se différencie de celui exprimé contre les indigènes arabophones ou berbérophones. Non pas pour des considérations linguistiques mais racistes. En effet, la citoyenneté nouvelle incite les hominines à préférer la langue française plutôt que toute autre, sans nécessairement abandonner leurs croyances ou leurs pratiques culturelles. Pour reprendre le titre de l'ouvrage de Guy Dugas, "la littérature judéo-maghrébine d'expression française [est] entre Djeha et Cagayous" [59], entre indigénité et créolité. Par un phénomène bien connu des hominines qui vivent le racisme, les moïsiens, mâles et femelles, comprennent rapidement que l'accès à la citoyenneté française n'est pas synonyme de disparition immédiate du racisme à leur encontre. [60] Illes demeurent des étrangers dans la bouche-même de Cagayous : "Si les Algériens y z’avaient pas gueulé à la cause de l’affaire Dreyfus, les Français de France y s’arraient pensé que c’est tous des étrangers et des champoreaux, moitié italiens, moitié espagnols qui sont ici." [61] Pour les francaouis qui ne sont pas au fait du pataouète, il est nécessaire de préciser que champoreau a le sens de "métis" [62]. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, en Algérie coloniale, un champoreau est un "mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre." [63]. En bref, un café arrangé. L'étymologie de ce terme est à cherché dans le castillan champurrar qui a le sens de "mélanger deux liqueurs" [64], un cocktail. Une racine proche de chapurrar ou chapurrear signifiant "baragouiner", "parler une langue avec difficulté et en faisant des fautes" selon le Diccionario de la lengua española [65], et racine de chapourlao ou chapourrao qui désignent le français régional d'Oranie, plus marqué d'ibérismes [66]. Le sens de cette étymologie castillane est proche du patuet catalan qui forme pataouète. Le français régional de l'est algérien est nommé tchapagate ou diocane. L'étymologie du premier n'est pas connu, tout au plus peut-on remarquer la ressemblance avec les étymons castillans qui induisent des mélanges. De façon humoristique, dans "le premier «cyclope y dit» romancé du tchapagate" [47], Rachid Habbachi rappelle qu'un chat s'appelle un chat, et non gate — comme l'italien "gatto" ! Le second est la contraction du juron italien "Dio cane", "chien de dieu". La présence italique étant plus marquée dans l'est algérien et l'ouest tunisien, le juron "Dio Cane !" est couramment utilisé dans le français régional. Ainsi diocane est le surnom donné par les hominines de Constantine à celleux de Böne (Annaba) et leur langage métissé, ville importante de cette région frontalière. [67] ![]() Tout ou Rien, n°1, juin 1912 [68] Même si la langue française standard et ses variantes locales sont celles de la colonisation officielle, il existe dans le Maghreb colonial français du début du XXème siècle d'autres communautés linguistiques latines. Des journaux en castillan ou franco-hébreu paraissent encore pendant quelques années dans l'Oranais. Respectivement les hebdomadaires La Colonia española et Le Nouvelliste oranais, par exemple. Dans les années 1910, l'hebdomadaire Pro-Patria se présente comme "semanario español de unión franco-española y de alianza latina". Un sous-titre inscrit aussi en italien et en français. Ce journal défend le rapprochement de la France et de l'Espagne, et prône l'union dans les colonies du Maghreb. Des journaux hispanophones et italophones paraissent jusque dans les années 1930. Dans les zones urbaines, la scolarisation en français fait progressivement émerger une petite communauté francophone parmi les populations mahométiennes arabophones ou berbérophones. Généralement, le discours politique est celui d'une intégration des indigènes à la France et la disparition du code raciste de l'indigénat qui les maintient à l'écart. Si "les premiers journaux rédigés partiellement en arabe sont publiés par des français" [69], ceux qui sortent au début du XXème siècle le sont par des indigènes ou des rédactions mixtes. Le premier journal entièrement rédigé en arabe, L'Étoile de l'Afrique, voit le jour en 1907.
Comme l'affirme dans un tout autre domaine l'historien maghrébin Gaston "Enrico Macias" Ghrenassia, la France ne change rien à son traitement discriminatoire des hominines autochtones de ses colonies maghrébines. Illes restent en marge de la société coloniale. Une situation sociale que le journal Tout ou Rien [68] juge inadmissible, lui qui "est fondé pour défendre les arabes contre les persécutions dont ils sont l'objet, défendre leurs intérêts, leur conseiller la résignation, sauf si la France attaque l'Islam, ce qu'elle se prépare à faire" [71]. Islam est un terme pataouète — mais pas seulement — pour désigner les croyances mahométiennes. Tout ou Rien fait partie de celleux qui, au sein de la société coloniale française, s'opposent aux discriminations contre les arabo-berbères et aspirent à une égalité des droits. Cela rejoint les buts que s'est fixée dès 1895 la rédaction mixte du journal L’Éclair, publié à Bône : "Notre programme est bien simple : nous fondons L’Éclair dans le but de défendre avec impartialité les intérêts des indigènes algériens ainsi que ceux de tous les prolétaires" [72] Face au refus d'intégration de la France, les revendications se font de plus en plus nationalistes. Si le terme algérien est revendiqué par les hominines qui défendent l'idée d'un algérianisme franco-créole, il l'est aussi par le nationalisme algérien qui réclame l'indépendance d'une Algérie arabo-berbère décolonisée. La bourgeoisie commerçante et administrative, et les riches familles agricoles, ne voient pas d'un bon œil ce projet d'émancipation. Dans l'imaginaire post-colonial, le terme de "pied-noir" renvoie à une identité collective forgée pendant les 130 ans de colonisation du Maghreb par la France, et l'indépendance de l'Algérie en 1962 et le départ d'environ 700000 hominines mâles, femelles et enfants constituent le point culminant de la médiatisation pédinégrienne. Le pataouète est présenté comme la langue des pieds-noirs. Le qualificatif pédinégrien n'existe pas avant la fin des années 1950 et se forge en réponse à la montée du nationalisme algérien. Comme toutes les identités collectives, la "culture pied-noire" est une illusion et se fonde sur des mythes. Les explications fournies quand aux origines du terme pied-noir puisent dans un imaginaire colonial. Parmi les différentes versions de cette origine, l'une indique que l'arrivée des militaires frnaçais avec leurs souliers noirs est la raison de ce qualificatif de pied-noir, donné par les autochtones elleux-mêmes. Avec un relent de racisme, cette explication oppose des hominines arrivant de France avec la civilisation à des autochtones qui n'ont rien. Ni civilisation, ni souliers ! Cette proposition étymologique est en contradiction avec celle des mots maroquinerie [73] ou cordonnier [74] qui se réfèrent à l'ère civilisationnelle mahométienne arabo-berbère. L'un dérive de Maroc et le second de Cordoue, deux lieux réputés pour le travail du cuir. Leurs techniques du cuir sont introduites en Europe dans le sud de la péninsule ibérique lors des conquêtes de ces régions. Attestés dès le milieu du XIIème siècle par les lexiques et dictionnaires de langue française, les termes cordouan, cordouen ou autres dérivés désignent dans un premier temps le cuir de Cordoue puis des chaussures de cuir. [75] Même le mot savate, présent sous différentes formes dans les langues romanes, dérive probablement de l'arabe sabbat, avec le même sens. [76] Faut-il en conclure pour autant qu'avant cette arrivée les hominines d'Europe marchaient pieds nus ? Le second mythe des origines pieds-noires affirme que ce nom fait référence à la couleur des pieds après avoir écrasé le raisin. Cette étymologie permet de donner une profondeur et une assise historiques aux riches familles et leurs domaines agricoles. Cette présentation idyllique tend à faire oublier l'aspect militaire de la colonisation. Le romantisme colonial à l'épreuve des balles. Dans le contexte du Maghreb moderne, la plus ancienne utilisation publique de "pied-noir" est dans un journal marocain qui relate des affrontements dans le début des années 1950 et titre pour cela "Les Pieds-noirs passent à l’attaque !" De jeunes hominines du quartier populaire et colonial de Maarif à Casablanca manifestent violemment contre des actions armées récentes de groupes clandestins favorables à l'indépendance. L'un d'eux s'appelle La main noire [77]. Les témoignages les plus anciens divergent sur l'origine du mot. Est-ce un jeu de miroir en réponse à La main noire ? Difficile de démêler la part de vérité dans les mythes [78]. Dans les décennies qui précèdent la seconde guerre dite mondiale, l'utilisation est multiple, voire contradictoire. Pied noir désigne alors des personnes autochtones, ce que confirme l'équivalence entre l'expression raciste "Travail pied-noir" et "Travail d'arabe". Selon Germaine Tillon, "dès 1901, les chauffeurs indigènes pieds nus dans le charbon des soutes de la Marine auraient été appelés "pieds noirs"." [79] Il est utilisé en insulte comme le sont bicot [80] et autre crouille [81]. Dans la même temporalité, au Maroc, dans la bouche des populations coloniales, pied noir s'applique aux populations européennes nouvellement arrivées et originaires du Portugal, du sud de l’Espagne et de l’Oranie. En ce qui concerne les Pieds-Noirs dont parle le journal marocain, "il s’agissait d’une bande, comme il en a toujours existé dans les quartiers populaires de toutes les villes. Cette bande était, si ma mémoire est bonne, celle du quartier du Ma’arif, le plus chaud de Casablanca [...]. Et pourquoi ses membres s’appelaient-ils les “Pieds-Noirs” ? C’était la grande époque des Westerns by Technicolor de luxe, et parmi les noms des tribus indiennes poursuivies par la cavalerie, au moins un film (qu’il serait facile de retrouver) mettait en scène la tribu des Pieds-Noirs, tribu parfaitement connue au demeurant. Sans doute par référence inconsciente à une certaine tradition où la voyoucratie s’auto-désignait “Apache”, la bande du Ma’arif s’était auto-proclamée “Pied-Noir”." [82] Né à Alger et ayant passé sa jeunesse à Casablanca, Éric Guerrier témoigne que, vers 1952-1953, "à la suite des quotidiens marocains, c’est l’hebdomadaire L’Express, si je ne me trompe, qui a repris et lancé le terme de "pieds-noirs" pour désigner, de façon péjorative, les petits blancs du Maroc qui s’opposaient à l’indépendance. Cette extension péjorative fut très fortement ressentie au Maroc et notamment à Casablanca, comme une espèce de mépris envers la population européenne du Maroc. Avec ce génie propre aux peuples méditerranéens, la réaction fut immédiate : d’abord, toutes les bandes des autres quartiers s’identifièrent aux Pieds-noirs du Ma'arif, se parant du nom comme d’une décoration. Et la mode s’étendit à toute la jeunesse. J’étais un élève "bien élevé" du Lycée Lyautey, et je me souviens parfaitement comment nous nous sommes mis à nous entr’appeler Pieds-noirs. C’était le genre de défi par le langage qui plaît à cet âge. Sans doute en remontant des enfants aux parents, l’appellation s’est rapidement répandue dans toute la population européenne du Maroc. Même les couches les plus fortunées et les moins concernées finirent par adopter le surnom avec une sorte de fierté provocatrice." [82] Ce phénomène de réappropriation et de valorisation n'est pas unique [83]. Le voyage du qualificatif "pied-noir" du protectorat du Maroc à l'Algérie coloniale n'est pas déterminé avec précision. Est-ce dû à l'indépendance du Maroc en 1956 et le départ des hominines qui colonisent ce pays ? Un natif d'Alger précise que "dès la rentrée de 1953, la minorité de "Pieds-Noirs" que nous étions fut désignée sous ce terme par le reste de la promotion constitué d’une majorité de "Patos" [français de Métropole]." Si l'usage est oral et se diffuse en Algérie, l'utilisation de Pied-Noir, avec majuscule et trait d'union, n'est toujours pas généralisée. La presse française métropolitaine doit encore préciser en août 1956 que c'est une "expression argotique pour désigner les Français nés en Afrique du Nord" [84] et le roman de l'athlète Georges Damitio, publié en 1957 et intitulé Les Pieds-Noirs, indique sur le quatrième de couverture que "les arabes les appellent ainsi, simplement, parce qu’ils sont de souche européenne et nés en Afrique du Nord." [85] Étonnement, le terme de Pied-Noir n'apparaît que dans le titre et le quatrième de couverture, il "n’est jamais employé dans le récit, comme si l’auteur venait de découvrir cette appellation." [86] Alors que le Maroc obtient son indépendance formelle de la France en 1956, l'Algérie coloniale est traversée par une guerre de décolonisation de 1954 à 1962. C'est dans ce contexte que s'affirme une identité collective pied-noire. La revue Nous, Pieds-Noirs voit le jour en 1959 et le premier best-seller sur le sujet, Journal d’une mère de famille pied-noir, est écrit en 1962 par Francine Dessaigne. Dans le début des années 1960, le terme s'est généralisé. Dorénavant, pied-noir n'est plus péjoratif et est réapproprié par la société coloniale et les partisans de l'Algérie française. L'identification pied-noire permet de prendre ses distances avec le terme algérien qui, dans l'esprit de la métropole, est synonyme d'un nationalisme anti-français. Le mythe pédinégrien a pris place. Et il n'a rien à voir avec Jean-Baptiste Piednoir, le premier de ce nom à débarquer en juin 1830 sur le sol maghrébin. Ironiquement, il décède rapidement d'une grave inflammation du côlon ! [87] Augustine Arsène Potel, qui peut être considérée à tort comme la "première pied-noire", la Ève du paradis algérien, est née à Alger le 1er janvier 1832. Elle décède 6 mois plus tard [88]. Évidemment sans descendance. پاتَويتْ [pataouït]Alors que l'Algérie française est secouée par une insurrection nationaliste anti-coloniale, la population européenne représente environ 10% des 10 millions d'hominines qui y vivent. Les choix politiques sont divers et plusieurs options sont défendues auprès de cette minorité. La première est de refuser simplement tout changement de statut et de maintenir l'Algérie dans la France. Au pire, conserver l'aspect discriminatoire des lois sur les autochtones, au mieux, leur apporter des améliorations de leurs conditions sociales et politiques. Une partie de ces autochtones arabo-berbères réclament l'égalité et l'accès à la nationalité française. Le deuxième possibilité est la création d'un État séparé du reste d'une Algérie indépendante. Les arabo-berbères francophiles peuvent s'y installer. Et la troisième est la reconnaissance de l'indépendance de tout le territoire algérien. Dans ce cas, il est envisageable de demeurer sur place ou de partir vers un autre pays. Rester et obtenir la nationalité algérienne, quitter le Maghreb et avoir le statut de rapatrié. La proclamation de l'indépendance de l'ensemble de l'Algérie en 1962, en tant qu’État post-colonial, fait vaciller les hominines de la société coloniale. Environ 800000 d'entre elleux décident de quitter le pays et un peu plus de 200000 restent sur place [89]. La grande majorité rejoint la France et quelques autres l'Espagne [90]. En plus de la communauté dite "pied-noir", un grand nombre d'hominines de croyances moïsiennes, ayant obtenu la nationalité en 1870, quittent aussi l'Algérie. Pour la France ou, dans certains cas, destination Israël. Les raisons de ce départ massif est, dans le "discours pied-noir", la peur des représailles de la part des indépendantistes alors que, selon les témoignages recueillis par Hélène Bracco auprès de celleux qui font le choix de rester, "la vraie raison du départ vers la France se trouve dans [une] incapacité à effectuer une réversion mentale. Les Européens d’Algérie, quels qu’ils soient, même ceux situés au plus bas de l’échelle sociale, se sentaient supérieurs aux plus élevés des musulmans. Pour rester, il fallait être capable, du jour au lendemain, de partager toutes choses avec des gens qu’ils avaient l’habitude de commander ou de mépriser." [91]
À l'image de ce qu'il s'est passé dans d'autres situations similaires d'exil, l'accueil n'est pas à la hauteur des attentes. Pour les hominines de la métropole, ce ne sont déjà plus que des vestiges d'un passé révolu. Tout le monde est mis dans le même sac métropolitain. Qu'illes soient d'ascendance coloniale ou de nationalité française depuis le décret Crémieux. Le pataouète est folklorisé à travers l'accent qui sonne "comme là-bas, dis !" Dans les décennies qui suivent le départ d'Algérie, quelques hominines le popularisent via le cinéma, la chanson ou le théâtre. La publicité et des comiques surfent sur cette vague post-coloniale. En 1979, Robert Castel se demande encore comment les gens font pour deviner qu'il est pied-noir lorsqu'il parle alors qu'il n'y a que les autres qui ont un accent. [93] Il se dit même qu'il existe un humour pied-noir [94]. Des expressions du français régional d'Algérie se popularisent. De "Pooooh !" à "Purée de nous z'otes !" en passant par le "Con de ta mère" [95], ancêtre du moderne "Ta mère !" Ou encore "Sur la vie de mes morts". En France, les hominines pas très au fait des subtilités coloniales ignorent les origines ibériques, italiques ou autres, et n'y voient que du "Made in France". Malgré cela, pour elleux, le pseudonyme Enrico Marcias sonne typiquement pied-noir ! Illes ne font pas la différence entre des pied-noirs aux croyances christiennes et des membres de la communauté moïsienne algérienne, entre l'accent pied-noir et celui d'arabo-berbères francophones. Le "juif pied-noir" devient même un nouvel archétype raciste. Progressivement, les spécificités linguistiques nord-africaines coloniales se dissolvent dans le français commun et le militantisme pied-noir peine à entretenir un sentiment communautaire qui s'étiole au fil des générations. Le couscous est maintenant à la portée de tout le monde, et le pataouète, le chapourlao ou le tchapagate ne sont pas élevés au rang de "langue régionale" en danger [96]. Seuls quelques lexiques sont édités au cours du demi-siècle qui suit l'indépendance algérienne [97]. Généralement, ils reprennent le mythe pédinégrien et présentent donc le pataouète comme étant la langue des pieds-noirs. L'histoire de la société coloniale est enjolivée. Parfois revisitée. L'impact du français régional d'Algérie sur les pratiques linguistiques en France est encore à préciser. Dans quelle mesure des emprunts aux langues arabes et berbères sont-ils fait par son intermédiaire ? Des mots et des expressions populaires qui semblent être une traduction de l'arabe sont-ils arrivés en France par l'exil pied-noir ou par la migration algérienne ?
Pour celleux qui font le choix de rester en Algérie après 1962, la situation linguistique est tout autre. La langue du pouvoir est dorénavant l'arabe qui acquiert le statut de langue officielle du nouvel État. André Lanly note en 1970 que "l'exode de la plus grande majorité des "Pieds-Noirs" d'Algérie ne sera pas sans conséquences linguistiques, mais il est encore trop tôt pour les mesurer et elles ont sans doute été moins profondes qu'on pouvait l'imaginer car, après tout, les arabophones avaient appris le français des "Pieds-Noirs" et ils continuent à parler comme auparavant : le dialecte français d'Afrique du Nord reste vivant dans ce pays." [67] Dans la décennie qui suit son indépendance, la politique linguistique de l'Algérie encourage l'utilisation de l'arabe classique, au détriment de l'arabe dialectal et des langues berbères, tout en conservant un statut particulier au français standard qui demeure une langue de "prestige", pour le commerce, la politique internationale, les sciences, etc. Celleux qui n'ont pas voulu partir avec les autres pieds-noirs s'adaptent à cette nouvelle configuration. "J’ai grandi à Ville Nouvelle, un des quartiers musulmans d’Oran. Je parlais l’espagnol, comme mes parents, mais aussi l’arabe dialectal, puisque tous mes copains étaient arabes. Ce n’est pas comme les Européens qui habitaient le centre-ville." [98] Pour les internationalistes qui soutiennent le projet révolutionnaire algérien, que ce soient celleux qui restent pour cette raison ou celleux qui s'installent dans le pays — les pieds-rouges [99] — l'intercompréhension est une nécessité. "Tout le monde parlait pataouète : tu commences en français, tu finis en arabe - et tout le monde comprenait tout !" s'enthousiasme l'un d'elleux [100]. Dorénavant essentiellement oral, le français régional du Maghreb est directement concurrencé par le français standard qui s'impose dans la presse et l'enseignement. Et bien évidemment par l'arabe. "Un des aspects les plus caractéristiques de cette évolution est sans doute l’apparition d’une forme où la présence des traits linguistiques arabes et/ou berbères est très marquée, forme qui pourrait constituer un tournant très important dans l’histoire de cette variété." [101]. Selon Abdelaziz Allati, au Maroc, cette évolution est appelée "ironiquement "’aransisijja", mot-valise construit à partir de "’arabijja", arabe et "faransijja" français." [101] Dans une chronologie sommaire de la macédoine linguistique romane au Maghreb, après plusieurs siècles de langue franque utile à l'intercompréhension, le pataouète constitue dans un premier temps un "parler commun au petit peuple des français et néo-français d’Algérie" [102], puis laisse place à une forme régionale d'un français, où "l’influence des autres langues en contact est sans doute le caractère dominant qui fait la particularité de ce français par rapport au français de la métropole" [103]. Avec l'indépendance de l'Algérie et des autres pays du Maghreb dans la seconde moitié du XXème siècle, de langue de la colonisation, il est devenu le français arabo-berbère et ses influences directes sont dorénavant plus africaines qu'européennes. "Dans mon ivresse, je m'entendais parler en pataouète, moi le melon bilingue, qui travaillait à la baballah à un récit d'amour, auprès de mes mouquères. Oui rappelez-vous la conquête d'Algérie. En 1830, les troupiers français avaient appris quelques mots d'un sabir (lingua franqua), mélange de mots italiens, espagnols, provençaux. Vous n'allez pas me prendre à la lettre, mais ils croyaient parler en arabe, alors que les soldats arabes croyaient parler en français. Quelle histoire ! Cela devait mal finir." [104] Le pataouète moderne peut être défini, non plus comme une variante régionale ou une dialectisation d'un français métropolitain, mais comme un français comportant des régionalismes maghrébins et ouest-africains. Les hominines qui le parlent n'ont pas nécessairement conscience d'utiliser des régionalismes. Actuellement, l'Afrique est la région du monde où la langue française est la plus pratiquée. Le nombre de celleux qui en font usage est bien supérieur à celui de hominines qui vivent dans les régions de formation initiale de cette langue à l'ouest du continent européen. Respectivement plus 150 millions et 80 millions Par conséquent l'enrichissement du vocabulaire et la variabilité grammaticale se fait par l'emprunt à des pratiques linguistiques nord-africaines et sub-sahariennes. Les parlers arabes maghrébins et l'espace berbérophone fournissent de la matière, tout comme les langues mandingues ou bantoues. Dans aucun des pays où elles se parlent, et quelque soit le nom qui leur est donné, pataouète, chapurrlao, tchapagate ou simplement français maghrébin, ses pratiques linguistiques n'ont pas fait l'objet d'une quelconque reconnaissance. Le pataouète n'est officiellement pas considéré comme une langue régionale à défendre. Si tel avait été le cas, son sort aurait pu être tout autre. Comme cela est déjà arrivé à travers l'histoire des pratiques linguistiques écrites des hominines, un changement d'alphabet est une possibilité non négligeable. Dans l'espace méditerranéen, il y a l'exemple des mozarabes d'al-Andalus au XIIème ou des morisques des XVème et XVIIème siècles qui notent leurs langues romanes avec l'alphabet arabe. Mozarabe désigne des hominines de croyances christienne vivant sous domination mahométienne et morisque, l'inverse. Cet alphabet peut être adapté et prendre en compte des caractères arabes spécifiques pour noter des sonorités dialectales, et ainsi s'approcher au plus prêt de la prononciation. Inversement, dans le contexte français, où l'arabe est une langue largement pratiquée par des hominines francophones, souvent d'ascendance maghrébine, il existe un alphabet latin adapté afin de noter la langue. Le nom même de pataouète peut s'écrire de plusieurs façons. Avec un alphabet classique, باتَويتْ rend la sonorité [bataouït] et, en employant la lettre additionnelle پ utilisée au Maghreb pour une sonorité [p], il peut s'écrire پاتَويتْ pour se dire [pataouït]. En respectant la structure de la langue arabe, il convient de dire [al-pataouïtya] pour désigner la langue pataouète, ٱلْباتَويتيَّة ou ٱلْپاتَويتيَّة selon [b] ou [p]. Pour expérimenter une translittération en alphabet arabe, rien de tel qu'un échange autour de rien. Extrait d'un dialogue "dans un sabir de Cagayous" reproduit par l'écrivain Claude-Maurice Robert [105] dans le huitième épisode de son récit "Dans le silence et la lumière", paru en 1934 dans le journal L’Écho d'Alger [106]. Quelques précisions et traductions sont nécessaires. Oualou est emprunté à l'arabe وَلَوْ qui a le sens de "rien" et se prononce [oualaou]. Moutchatchou dérive du castillan mouchacho qui a le sens de "enfant". Hada provient probablement de l'arabe اهدأ [aihda] qui a le sens de "calme-toi" ou est une autre forme du pataouète haïdé qui signifie "Aïe donc !" [45]. Barka est la forme abrégée de l'arabe [bar'ka r'las] qui signifie "De grâce, assez !" Le terme debouss vient de l'arabe دِبوز, prononcer [dibouz], qui désigne le pommeau d'une canne ou d'un bâton avec lequel on peut frapper car il est la partie lestée. N'ayant pas de formes prédéfinies ou académiques, le pataouète est multiple et dépend de qui le parle. Ainsi, l'utilisation des mots maison et femme peut tout aussi bien se transformer en casa ou casba [107], respectivement d'origine hispanique et arabe, et en mouquère basé sur le castillan mujer, avec le même sens, et emprunté au sabir franque. Le passage de l'alphabet latin à l'arabe est plus conforme à la vocalisation de la langue arabe qui possède trois voyelles, équivalentes de [a], [i] et [ou], et respecte plus la prononciation du pataouète. Le fameux "accent pied-noir". En plus des mots de vocabulaire, l'influence italienne est à l'origine du niveau sonore de cet accent, jugé élevé pour des francophones de la métropole.
Notes
|