Quelque part en Dordogne. Un homme est là, dans une grotte posée sur la falaise ; une mince corniche de pierre et tout autour les bois qui commencent à verdir. Nous sommes dans la fin des années 1960 de l'ère fictive du Christ. Il fait doux, il ne fait ni jour ni nuit ; ce pourrait être le matin ou le soir, mais on va dire que c'est le matin. Approchons-nous ; observons et écoutons.

L'homme est entre deux ou trois âges ; nu, il est assis en tailleur sur une couverture élimée, les bras immobiles au-dessus de la tête et les yeux fermés ; un faible bruit (mélopée, chant ou plainte semblent exagérés), étrange, lancinant, répétitif, sort de ses lèvres closes. Devant lui, un feu sans flammes fume fort. Tout autour, une théière de métal émaillé, un livre ouvert, une boite (d'allumettes ?), des branchages, une bougie éteinte et d'autres menus objets indéterminés ; derrière, une sorte de tenture peinte de couleurs vives est accrochée comme une bannière pendante.

Tout à coup, le ahanement s'arrête au milieu d'une quinte de toux et notre homme abandonne du même coup sa position néo-yogique en s'exclamant :

    ― Putain d'encens ! Il faut que je me trouve une autre source d'approvisionnement que cette foutue chapelle où pas un prêtre n'a dû encenser depuis la guerre. Impossible d'atteindre une concentration suffisante en toussant et pleurant à cause de cette saloperie. Je vais émettre plutôt que d'essayer de réceptionner une onde extraterrestre ou un esprit quelconque qui voudrait bien passer par ici.

L'homme récupère derrière lui une chose oblongue cachée dans l'ombre, l'installe en travers de ses cuisses et se met à vouloir en tirer des sons ; car ce truc est bien destiné à être un instrument de... musique. Dzoiiiiing, dzooooooooinggg, dziiiiooong ; ce ne sont en tout cas pas des notes de musique habituelles qui en sortent mais notre musicien semble satisfait du résultat. Tendons l'oreille, il exprime à haute voix son contentement :

    ― Mmmmh ! Pas mal ! Cet objet, fabriqué de mes mains, c'est une part de moi, imprégnée de mes désirs, de mes tendances. Lorsque je touche une corde, elle vibre intensément dans cette étroite caverne qui en renforce la résonance. De corde en corde, j'explore les pouvoirs de mon être, je fragmente le temps. Je vois la vraie nature du temps, il ne coule pas comme un fleuve mais il se fragmente, sans cesse modifié, sans cesse revenant à l'inexistence, pour se manifester à nouveau ; non pas plus avant, mais ailleurs. Il me semble venir de cet ailleurs, communiquer avec d'autres espaces temps, vivre en-dehors du présent dans un instant réel étranger aux autres hominines. Comme instant, je suis mon propre futur. Ma conscience existe encore, intacte, mais désintéressée de ce qui n'est pas sa joie de ressentir l'immense influx qui lui vient de la roche. Parfois, plongé dans une sorte de mort, j'ai le sentiment de flotter à un mètre au-dessus de mon corps étendu sur le sable glacé, au plus noir de la pierre. Quand je rentre en mon corps, il me faut un long moment pour savoir où je suis, pour me souvenir de mon état présent, sur cette planète. Quelle heure est-il ? Je l'ignore. Je ne souhaite pas refaire l'erreur de mes prédécesseurs et projeter mon illusion par-delà l'humanité, comme tous les prêcheurs d'arrière-mondes ; comme Zarathoustra pour ses trente ans, comme tous ceux que fascinent l'au-delà et qui construisent les faux rêves d'un dieu factice ou d'une politique chimérique. Être à la fois ici et là-bas c'est différent ; c'est être dans une dimension du temps que je suis seul à connaître et à reconnaître, comme un fétu de paille qui serait encore à la fois épis et... Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!

Entre les volutes de fumées grises, un étrange personnage vient d'apparaître et causer la surprise de notre ami qui, écarquillant les yeux, s'exclame :

    ― Jésus !!!! Pas possible, tu n'as jamais existé ! Qui es-tu ?

L'inconnu (barbu, le cheveux long, vêtu d'une sorte de bure) se frotte les yeux, les ouvre, tousse, puis dit :

    ― Bitte ? Was ist das ? Halo, wie geht's ? Ich habe ein bisschen verloren...

    ― Merde, Zarathoustra ! reprend le musicien.

    ― Ach so, französisch ! Je parle aussi !

    ― Ça alors, je n'en reviens pas. Il y a des lustres que j'essaie d'entrer en contact avec d'autres mois comme moi, des prophètes solitaires omniscients et incompris, et voilà qu'aujourd'hui je gratte trois fois mon instrument pour qu'enfin l'un d'eux apparaisse ! Et Zarathoustra en plus ! Salut à toi, Frère !

    ― Heu, salut Frère ; mais tu fais un brin erreur et trop d'honneurs pour moi. Je ne suis pas Zarathoustra, enfin pas tout à fait. Comment dire ? J'en suis comme une émanation si tu veux, mais mon nom est Filareto Kavernido ; enfin, c'est le nom que je me suis donné.

    ― C'est pas grave, qui que tu sois j'en suis ravi ! Moi, les hominines m'appellent François Augiéras mais tu peux m'appeler Abdallah Chaamba. Dis ! Tu m'as fait peur, je t'ai pris pour Jésus !

    ― Hahaha ! Oui, on me l'a déjà faite. C'est quoi que tu crames ?

    ― De l'encens éventé que j'ai fauché chez les chrétiens ; bien à leur image d'ailleurs ! Mets-toi à l'aise ; je te fais un thé ?

    ― Volontiers, je n'en ai pas bu depuis un bout de temps.

Pendant que François s'affaire à son thé, Filareto enlève ses frusques et s'installe lui aussi dans son plus simple appareil.

    ― Je te préviens ; quand je dis "thé", c'est de l'eau chaude avec des herbes que je ramasse ici et là ; mais j'y rajoute du beurre.

    ― Pas de soucis ; j'ai aussi pratiqué, mais avec de la margarine dans de la chicorée. Pas mal ton coin, ça semble tranquille.

    ― Oui, ma grotte est un abri, un refuge, un retranchement du monde ; mais c'est aussi un observatoire : je domine, à flanc de falaise ; je vois. Je suis dans une position intermédiaire, replié à l'intérieur de la Terre, protégé, mais proche du Ciel, en attente.

    ― De quoi ?

    ― De recevoir et d'émettre... Je suis à la recherche de celui qui a été et de celui qui sera ; mais j'espère trouver finalement celui qui est, c'est-à-dire celui que je suis ; Moi, quoi. Je me demande souvent si je suis vieux comme le Monde, ou très jeune, ou les deux à la fois ? Je ne sais qui je suis, dans le même temps il me semble avoir déjà connu ma condition présente. Mais je ne maîtrise pas tout ; et c'est comme ça que tu es apparu. Il y a dû y avoir des interférences ; je me suis mal reconnecté et j'ai continué à recevoir alors que j'émettais. En tout cas, tu tombes bien ! Et toi, tu étais en mode émetteur ?

    ― Ben, je sais pas trop. En fait, j'ai comme l'impression d'avoir fait un bon gros somme et puis me voilà d'un coup à respirer ta fumée. Mais, plus jeune, j'ai déjà vécu ce que tu dis.

    ― Trop bath! Vas-y, explique ! Tiens, voilà ton thé.

    ― Danke, pas trop de beurre pour moi. Et bien, j'ai eu une première vie ; le truc classique, famille classique, les études, une situation sociale, tout ça, tout ça. Appeler cela "vie" est d'ailleurs inapproprié car cette vie-là date d'avant ma mort qui fut ma véritable renaissance et donc ma vie depuis. Bref, j'avais fini par être une sorte de représentation de moi-même, un calque de tous les autres qui m'entouraient, un faux-double de moi-même. Mon mal a été mon remède. Lors d'un voyage, j'ai été comme "mort à moi-même" ; et dans cette mort j'ai trouvé la vie. Le père Friedrich m'a beaucoup aidé à défricher la Voie que je suivais ; lui-même l'avait auparavant arpentée. Un jour, alors que je me promenais, j'ai soudain entendu une voix forte, légère et mélodique comme une cloche. J'ai suivi ce son étrange avec curiosité jusqu'à une grande caverne ; un peu comme chez toi aujourd'hui. À l'intérieur, un vieil homme était assis sur un rocher, vêtu d'une longue et large robe blanche ; ses cheveux étaient blancs comme la neige et couvraient son cou et ses épaules ; sa barbe blanche atteignait sa taille. Une sorte d'ermite qui n'en était pas un. Ses yeux rusés et naïfs brillaient comme ceux d'un enfant. Il ne me voyait pas ; son regard était dirigé vers l'infini et il se parlait à voix haute : « Il y a un nouveau genre de philosophie. Du vrai et du faux viendra la lumière. Certains se trouvent, d'autres se révèlent. Rien n'est vrai, tout est permis. La vertu est source de toute chose...etc » Je te passe les détails, mais c'est dans cette caverne que je suis vraiment mort à moi-même pour renaître en enfant et fils de Zarathoustra, le Père que je m'étais choisi, car c'était bien Zarathoustra que j'avais vu. J'en suis ressorti baptisé du nom que je porte désormais : Filareto, "l'ami de la vertu", et Kavernido, en mémoire du lieu inoubliable de mon baptême.

François boit ses paroles et en oublie son thé qui baigne dans des auréoles de beurre. Dans un murmure, il demande :

    ― Et tu as vu les animaux de Zarathoustra ?

    ― Oui, il y avait là l'aigle, et aussi le serpent. Tous les deux très gentils.

    ― Moi les serpents ça me fait flipper... Mais celui de Zarathoustra, c'est différent. D'une manière général je me sens comme lui plus proche des animaux. Les hominines demeurent une énigme pour moi. Dans le fond je ne sais rien sur eux. Leur vie me reste absolument étrangère. En quarante ans je n'ai rien appris de sérieux sur les hominines. Ce qui est rassurant, c'est qu'ils ne sont pas mieux renseignés sur mon compte : je peux faire ceci, puis cela, sans qu'ils n'y comprennent jamais rien. Ce qui m'en sépare le plus, c'est une conscience différente de l'espace et du temps. Je vis hors du temps, au rythme des immenses pulsations du Grand-Tout. Toi et moi étions faits pour nous rencontrer, comme tu étais fait pour rencontrer Zarathoustra et prendre le nom que tu portes désormais. Il est probable que des êtres comme nous, à force de nous situer sans cesse au bord d'un océan de Clarté, sommes dans l'impossibilité d'aimer et d'être aimés des hominines ; cela tient à ce niveau de conscience qui leur est étranger. À force d'attrait pour la Lumière Primordiale, nous en venons à nous confondre avec elle ; et il nous semble être des Dieux aux premiers jours du monde, des Dieux d'avant la création des hominines, seuls parmi les arbres et les bêtes ; ou des Sages, vivant dans la seule compagnie des vaches sacrées et des serpents...

    ― Oh ! Tu sais, même après ma renaissance j'ai continué à fréquenter les hominines ; je me suis même piqué de politique. Je voulais vivre en théorie, car en théorie tout est beau. J'ai donc suivi deux voies en elles-mêmes opposées : celle de mon Moi individuel et celle de mon Moi collectif. Bien sûr, pas dans le cadre de la société ni du monde habituel ; sur ses marges. J'ai participé à différentes expériences communautaires en essayant d'y préserver mon Individu tout en y développant un idéal collectif. Pas facile comme tu t'en doutes. On avait beau vivre à poil, se passer de tout et même de l'essentiel, déclarer l'Égalité et revendiquer la Liberté en tout et pour tou(te)s, se gorger de soleil et de farniente, et bien ce n'était que déplacer le centre du problème qui est, et reste, nous-mêmes. Et on en a fait des conneries ; moi le premier. Je me suis même reproduit ! Et pas qu'une fois ! De tout ça j'en retire la certitude que les hominines ne sont ni faits pour vivre seuls, ni faits pour vivre en groupe ! C'est leur malheur ; j'allais même dire leur damnation, mais je ne voudrais pas te choquer...

    ― J'ai moi aussi fait quelques expériences du même tonneau dans ma jeunesse, mais pas par prosélytisme communiste...

    ― Je ne suis pas communiste et modestement prosélyte ! Enfin pas comme tu l'entends ; malgré tout mon communisme je ne suis pas altruiste. Je ne m'occupe pas des souffrances des autres. Je vis la vie qui me plaît et je laisse à chacun la liberté de vivre avec moi si cette vie peut lui plaire ; mais je ne promets à personne que ce qui me semble être mon paradis à moi, l'est aussi pour lui, vu la différence des opinions sur ce point. J'aimerais pouvoir dire que je suis nihiliste si ce mot avait un sens...

    ― Excuse-moi, par communisme je voulais dire une forme d'idéal de "vie commune", un but et pas un moyen ; pour moi aussi la soupe marxiste est indigeste. Je te disais donc qu'à une époque je me suis approché des hominines, juste pour être proche ; comme pour les sentir, les renifler, me frotter à eux comme un clebs en rut... Et comme un clebs en rut, j'ai été rejeté, chassé. Désormais, je suis seul, étranger aux hominines, avec lesquels il me faut mentir et ruser perpétuellement. Je suis sans argent sur cette planète, sans parents, ni amis. Une identité pratiquement fausse. Une absolue solitude. Mais, on se croit seul, à tout jamais perdu, oublié des hominines : tout au contraire. Il y a peu j'ai été interpellé par un gendarme. L'homme n'a fait que son devoir ; il n'empêche que cette propre intervention du représentant d'un ordre qui n'est pas le mien m'a paru de très mauvais augure et prouve que j'ai été surveillé tandis que je cherchais ma grotte. Aucun papier sur moi et heureusement j'étais habillé ; j'ai dit la vérité, et menti tout autant, comme il se doit quand on rencontre un hominine. Je n'ai aucune illusion : m'ayant interpellé comme vagabond au comportement équivoque, la gendarmerie demandera mes fiches de police et le reste... On aura de multiples renseignements me concernant, avec, ça et là, des grands trous dans les informations ; informations, partielles, fragmentaires, contradictoires. J'ai volontairement brouillé les cartes, changé de nom, de visage, et disparu plusieurs fois, à tel point que les Renseignements Généraux ne savent pas exactement ce que je fais sur cette planète depuis quarante ans que j'y suis. Mon aspect actuel ne correspond pas avec mes précédents signalements. Des raisons de plus pour inquiéter les hominines. À n'être rien, on est suspect de tout. Je cours certains dangers. Lesquels ? Je l'ignore.

    ― Ouais, c'est chiant le coup du flic. Comme tu dis ; à n'être rien, on est suspect de tout. Du pain béni pour les képis et je leur ai donné plus d'une fois à bouffer ! J'ai passé des années dans leurs geôles pour des motifs qui me sont étrangers mais qui leur parlent à eux. Et puis il y a ces autres flics qu'on appellent médecins ! Eux aussi je leur ai donné à bouffer ! Tu sais que plus d'une fois, ils m'ont déclaré "déficient mental" ?

    ― Ça ne m'étonne pas. Des médecins m'ont examiné récemment ; je n'avais rien demandé mais je n'avais pas le choix. Trouvé évanoui, des gens croyant bien faire m'ont remis entre leur mains et eux m'ont remis entre celles de leur science. Ils n'ont pas été déçus. Les électros sont catégoriques, je n'ai pas été victime d'un infarctus mais d'une simple défaillance cardiaque d'origine psychologique. À ce sujet, j'intrigue le corps médical, je souffrirais de troubles inconnus, c'est bien le mot qu'on a prononcé à mon sujet. Et quand on sait l'hypocrite assurance des médecins, il y a de quoi se réjouir. Je me savais exceptionnel, mais jusque là ! L'encéphalogramme révélerait un psychisme bien équilibré, avec une part d'ombre, unique et difficile à interpréter. Mon cerveau ne révèle aucune démence, n'en réagit pas moins d'une manière inconnue. Heureusement, ils en ont conclu qu'une activité psychique inconnue ne justifie pas un internement.

    ― Tu as eu de la chance. Mais, il faut te méfier !

    ― Oui, je reste sur mes gardes. Longtemps d'ailleurs je ne sortais qu'armé : pistolet, couteau, arc et flèches, fusil, épée... C'est marrant, je ne m'en suis jamais servi, contre un hominine j'entends, mais j'aimais leur contact rassurant, leur potentialité de défense et... d'agression !

    ― Comme tu y vas ! D'agression ?

    ― Oui, mais j'ai changé de stratégie même si mes envies de guérilla n'étaient que le produit de mon époque, de mon environnement immédiat ; un pur fantasme. C'est d'une guérilla artistique que j'ai finalement usée. Mais j'en reste à cette idée d'agression. Le temps est venu de l'agression délibérée contre l'hominine. Dans l'immédiat, la secrète Occupation de plusieurs points du territoire ; comme cette grotte. Et la soudaine apparition, très discrète. Peu m'importe les Droits de l'Hominine. Je reviens sur cette planète, bien décidé à y vivre comme bon me semble. Elle est belle, elle est verte, et je l'aime. Quelque chose se passe hors de l'Histoire connue. J'ai désormais ma caverne, lieu oublié des hominines ; j'y viens quand je veux ; j'y vis dans le silence et la joie ; je peux ainsi descendre jusqu'aux ultimes profondeurs de mon Moi, je parle avec lui. Dans ce monde, être est déjà une provocation ; être soi est une déclaration de guerre aux hominines, au monde !

    ― Houla, carrément ! Tu crois pas que résister, c'est-à-dire vivre en marge le plus peinardement du monde, c'est pas déjà suffisant ? Tu sais, comme les anciens Cyniques.

    ― Oui et non ! Regarde ce qu'on disait tout à l'heure. Je suis là peinard, j'emmerde personne et je me fais contrôler par un flic. Le temps est venu de tenir tête aux hominines, presque ouvertement ! L'hominine actuel n'est plus qu'un être usé, malfaisant : une race qui va bientôt disparaître, et que, dans l'immédiat, je dois ignorer et contrer. Je m'installe. Cela tourne à l'Occupation durable, organisée, à l'écart des hominines et en contradiction totale avec leur civilisation qui se meurt. Un curieux instinct me pousse à bâtir quelque chose d'étranger à cette planète, sur une marge retirée, inoccupée, abandonnée d'eux, soustraite à la civilisation ; vierge. Je ne pense pas comme les hominines : ma faculté de voir l'Énergie à l'état pur n'est pas humaine. Je me mets à créer sans savoir pour qui ni pourquoi. Pour mon plaisir, par agression délibérée contre les hominines. Et alors, tout peut devenir action agressive.

    ― Et concrètement tu fais quoi ?

    ― Voici comment je procède. Par exemple, je brise avec le plus grand soin de légères branchettes et les entrecroise joliment sur des pierres. Cela fait, après un moment de paix et d'immobilité, j'agence de lourdes branches sur ce réseau de brindilles, le tout disposé selon une mystérieuse et lointaine géométrie inconnue des hominines. Je ferme les yeux : il y a deux pierres à côté de mes doigts, je les touche doucement, comme en aveugle. J'en saisi une, la plus légère, et je commence à les frapper l'une contre l'autre, à petits coups discrets, puis rapides, avec des silences et des reprises obstinées. Très vite, je suis emporté par le rythme, et j'y prend plaisir. Deux pierres cognées l'une contre l'autre donnent un son humble, primaire, d'une indépassable pauvreté qui me saoule et m'atteint profondément : il est à la mesure de ma propre détresse puisque j'en suis réduit, en fait d'instrument de musique, à deux cailloux cognés obstinément. Cette similitude dans la pauvreté me porte à m'identifier au bruit que font mes pierres, des chocs faibles, désespérés, gais, amortis par la proximité de la roche et par celle du sol lourdement sablonneux. Je deviens ce bruit, il me tire hors de moi. Paupières closes, affolé par le bruit que je fais, je ne suis plus qu'un être qui passe du côté des forces du Monde et peut tout provoquer par écho. Qu'est-ce que je veux, ou souhaite, pendant cet appel aux forces du Monde ? Du fond de ma petite grotte, à coups de pierres, je crie ma détresse ; je suis dans un état second : ni sommeil, ni hypnose, mais un total repos de l'esprit. Je suis désintéressé de mes peines, absent, dans une paix souveraine. Mais à moi-même présent ; dressé face aux hominines... Enfin, ça c'est quand tout se passe bien ; la dernière fois je me suis coincé un doigt entre mes deux pierres, le doigt à gonflé et l'ongle est devenu noir. Quand même je me suis bien niqué le doigt ! Regarde-moi ce travail.

    ― La vache ! Les hominines se sont vengés !

    ― Oui, mais ils ne perdent rien pour attendre. Peu satisfait de mes pierres musicales, j'ai conçu un appareil à créer des vibrations, une machine à revenir aux commencements des Mondes, un jeu de cordes tendues sur une longue caisse de résonance, qui n'est autre qu'une table de nuit mise au rebut.

    ― Le truc dont tu jouais quand je suis arrivé ?

    ― Oui. De nuit, je l'ai transportée dans ma caverne. Le battant a été soigneusement clos et joint au mastic. J'ai percé un trou rectangulaire dans le bois dur. Les cordes mises en place, la résonance est bonne, le bois ancien donne un son grave et puissant. La table est donc là, près de moi. Pour ma joie solitaire ? C'est aussi un appel en direction de l'espace : un câble électrique est relié au jeu des cordes ; il serpente sur le sable, se dirige vers une faille et va rejoindre, à l'extérieur, un entrelacs de fils de cuivre tendus sur une sorte de châssis de métal, en plein ciel. À la vérité, le plus puissant instrument de résonance et d'échos, c'est la caverne elle-même. Mais je dois être prudent ; la détention d'un poste émetteur-récepteur est soumise à l'autorisation préalable du Ministère de l'Intérieur. Je ne suis pas d'un caractère à déclarer quoi que ce soit aux autorités. Cette grande caverne proche des couloirs à cristallisations est un champs d'Énergie infinie et mon instrument à ne créer que des vibrations sont un parfait émetteur-récepteur fondé sur des techniques et sur des connaissances inconnues des hominines. Je dois faire attention, car même s'ils n'y comprennent rien, ils peuvent suspecter la potentialité agressive de mon instrument. Dans le cas d'une fouille de ma caverne, si j'avais à répondre à des questions, la notion d'utilisation décorative pourrait être avancée avec de sérieuses chances de crédibilité. Telle sera ma thèse si je suis inquiété. De quoi retenir l'attention d'un psychiatre, mais non pas celle des autorités : je n'en demande pas davantage. Il y a une technique de l'Occupation, proche des méthodes de la guerre subversive, de la guérilla dont je parlais ; le camouflage doit être poussé très loin, à un niveau presque génial ; chacun de mes actes est susceptible d'interprétations diverses, dont l'une au moins est toujours parfaitement innocente. Enfin, aucun de mes actes n'est en filiation directe avec un autre ; alors qu'en réalité tout se tient.

    ― Malin. Dis-moi, quitte à respirer de la fumée, je fumerais bien une tige. Tu as de quoi ?

    ― Oui, j'ai de l'ortie et du papier journal.

    ― L'ortie je connais, j'en ai bouffé des kilos mais jamais fumé !

    ― Moi, je ne fume plus que ça ; sèches, réduites en poudre, fumées, elles ont le goût, et faiblement les propriétés, du haschich. L'ortie c'est le haschich de l'Europe. L'ortie grise vite, avec un parfum de plante, de mort, de rêve, d'amour et d'eau calme sous la lune ; avec un goût de sève acide et brûlée. Il faut régulièrement tirer dessus, l'ortie s'éteint plus vite que le tabac. J'aime aussi ses flagellations.

    ― Je vais me contenter de les fumer dans l'immédiat. Moi aussi j'ai conceptualisé et pratiqué quelque chose de proche de ce que tu décris. À l'époque, les masses hominines s'agitaient dans des idées de révolution ; face à la lutte des classes j'ai soutenu le combat culturel, opposant le monde de l'art à leur monde de la technique, en développant une connaissance pratique plutôt qu'une spéculation matérialiste. J'ai donc essayé de penser et de vivre en artiste, en poète du quotidien ; de faire de ma vie une œuvre d'art c'est-à-dire une pièce unique et originale. La musique justement est très importante ; à son écoute nous pouvons déterminer d'autres objectifs par les signes qu'elle nous envoie. À son écoute, nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes, au-delà des petits besoins inutiles pour atteindre les contrées essentielles par ce chemin intérieur qui nous est propre individuellement. Je recherchais ainsi la plus grande harmonie possible entre ma vie instinctive et mon environnement immédiat en devenant un Individu culturel à part entière ; alors, le moindre coucher de soleil devenait une symphonie...

    ― Je suis d'accord avec ton combat culturel, mais ton combat est d'essence pacifique car non antagoniste vis-à-vis de la société des hominines, une sorte de vie parallèle ; le caractère du mien est offensif, transgressif et provocant car j'attends une réaction et une destruction. Il faut admettre un nouveau vocabulaire et que l'ordre des mots devienne un nouveau mot d'ordre : être et exister c'est-à-dire êtr'xister !

    ― Oui, c'est vrai ; je ne m'attendais pas à des réactions comme tu dis, mais à susciter des adhésions, des regroupements, des convergences...

    ― Et alors ? Tu as beaucoup recruté ?

    ― Recruter ? Tu y vas un peu fort, je n'étais justement pas une armée ! J'ai surtout récolté des emmerdes...

    ― Un constat d'échec... Tu regrettes ?

    ― Non, j'ai passé de bons moments ; et puis, on ne peut jamais savoir, alors autant essayer et ne rien regretter !

    ― Tu as raison, faut tester. Moi, j'essaie plein de choses. Émotionnellement ; je me provoque constamment pour aller vers mes frontières sensibles, vers mes marges profondes, inconnues. Picturalement ; j'essaie de retranscrire tout ça, comme dans cette tenture que tu peux voir au fond de la grotte : j'ai fabriqué tous les pigments, trouvé en urgence un support, là c'est un sac de pommes de terre, et tenté de tracer, de représenter un instant réel tel que je le ressentais à ce moment là. Gustativement ; j'aime mélanger les aliments qui me tombent sous la main, instinctivement. Sexuellement aussi ; je...

    ― Là tu m'intéresses !

    ― Oui, sexuellement car le sexe est à la base des tabous et des règles qui corsètent la société des hominines. Quand on parle des tabous sexuels et des multiples interdits que le christianisme inventa du fait de sa nature foncièrement névropathe, jointe à sa filiation avec la pensée puritaine hébraïque, on pense à son mépris de la femme, à sa condamnation de l'amour des garçons ; on se souvient vaguement de la condamnation de la bestialité dont le souvenir s'estompe dans les brumes du Moyen-Âge. Mais le plus grave interdit sexuel judéo-chrétien est celui-ci : tu n'auras pas de relations amoureuses avec les Forces du Monde, tu n'aimeras pas l'Univers ! Interdire toute relation cosmique, nier le caractère vivant de l'Univers ! L'Islam continua ce même travail haïssable : isoler les hominines, les réduire à n'être que terrestres... jusqu'au désespoir. J'ai la certitude qu'on tape sur les gosses pour les empêcher de se souvenir de quelque chose, qu'ils sont parfois sur le point de retrouver, qu'ils savent d'instinct : que l'Univers est vivant, que Jésus n'a jamais existé, que l'Univers, c'est eux, c'est Dieu. J'appelle d'ailleurs les enfants du nom de "chromosome-mémoire", car ils portent en eux l'innocence sauvage des Premiers Âges ; au même titre qu'un arbre ou qu'un animal. C'est pour cela que j'aime les enfants au sens propre, que je me sens proche d'eux ; mais leur flamme s'éteint vite, à coups de taloches, de coups de martinet, de théories des ensembles et de télévision. Reste tout le reste du Grant-Tout, les arbres, les animaux, surtout les moutons, j'ai un faible pour eux ; et même les objets les plus incongrus, car purs, vierges et athées. Une fois, j'ai eu une jouissance indicible en me frottant contre un vulgaire chaudron. Et puis il y a eu ce soir où je m'étais étendu parmi les herbes sèches, à côté des cendres chaudes de mon feu. Pas un souffle de vent, pas un bruit nocturne ; il me semblait trier mon destin dans l'obscurité de la nuit. J'ai alors ressenti un appel amoureux, sexuel, à un niveau de conscience ignorée des hominines : j'ai ressenti l'influx qui émane des astres et avec une joie sauvage, la part féminine de mon être s'est laissée pénétrer par la force du ciel, tandis que le côté viril de mon caractère tendait à voir l'Univers, à participer à son existence dans un état de pur éveil, à l'aimer en toute lucidité. Un double orgasme cosmique en quelque sorte...

    ― Dis donc ! On m'a mis en taule pour moins que ça !

    ― Oui, heureusement, les hominines ne savent pas tout ! Transgresser, c'est s'affranchir. C'est bien pour ça que les lois existent, pour contenir, contraindre et dominer notre liberté. À moi de voir ce que je sais. La liberté des hominines libres est la liberté de n'être rien, de ne rien savoir ; ou du moins, d'ignorer le savoir déjà existant.

Filareto, prend une profonde inspiration à travers le tube qui lui sert de cigarette et déclame les yeux fermés :

    ― « Mon être est un temple sacrilège où sonnent à toute volée les cloches du pêché et du crime, avec des accents voluptueux et pervers de révolte et de désespoir. »

    ― C'est beau ; c'est de toi ?
    ― Non, c'est de Renzo Novatore, un type de mon époque ; lui aussi est passé par la caverne de Zarathoustra. Deviens celui que tu es ! s'enflamme Filareto en tirant sur sa cigarette à l'ortie qui prend subitement feu.

    ― Oui, nous empruntons sans cesse des sentiers déjà parcourus ; mais c'est notre pratique qui trace notre Voie. C'est pourquoi notre obstination passe aux yeux des hominines comme une obsession...

    ― Sommes-nous des obsédés ? Mais y a-t-il une définition de la personnalité plus correcte que celle d'être obsédé d'une volonté intime qui s'impose à toutes les formes de l'activité individuelle de sorte que l'individu reste toujours le même, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle entreprise et action ? Il me semble toujours intéressant de vérifier les opinions philosophiques par les événements de la pratique.

    ― Bien dit !

    ― Je ne suis ni révolutionnaire, ni révolté dans le sens qu'on attache habituellement à ces mots. Je n'ai pas le temps d'attendre la révolution pour commencer une vie nouvelle, car la révolution est une affaire de mentalité personnelle, où la politique n'a rien à voir. Sans doute je reconnais à l'hominine le droit de refuser les devoirs que la société lui impose ; mais en ce cas, il se situe en-dehors du milieu social et n'a plus aucun droit de lui réclamer quoi que ce soit. Une fois, un compagnon voulait vivre sa vie en jouant de la flûte et nous a rejoint ; car, chez nous, chacun à sa place. Certes, nous ne pouvions espérer beaucoup des capacités agricoles de quelqu'un qui ne sait jouer que de la flûte mais nous aimions beaucoup que des individus doués de qualités artistiques viennent vivre avec nous pour égayer nos moments de loisir et aussi initier les enfants. Au bout de deux jours, ce compagnon s'est blessé à un doigt et ne pouvait plus jouer de sa flûte. Une fois rétabli, il laissa son instrument dans sa boîte car il s'était soudain dégoûté de la musique et souhaitait se reposer. Et puis il s'est remis à jouer mais seulement des exercices et sans s'éloigner, ce qui dans une cabane comme dans laquelle nous vivions a vite rendu l'ambiance difficile. Ce compagnon était anarchiste, et comme je ne cherche jamais à imposer mes désirs personnels à autrui ; et bien c'est moi qui me suis éloigné. Ce compagnon a fini par partir de lui-même et nous quitter... Je ne sais plus pourquoi je te raconte ça ; ton ortie doit me taper un peu sur le système...

    ― S’agréger aux autres hominines, à par pour un acte sexuel, moi j'évite de toute façon.

    ― Je crois que je vais gerber... ; le thé au beurre ça doit pas être mon truc...

    ― Je n'y ai mis qu'une demie plaquette mais si t'es pas habitué, au début ça peut faire ça. C'est en lisant des trucs sur l’Himalaya que je me suis mis au thé beurré. Là-bas, ils ne boivent que ça et ils ont pleins de sorciers et de chamans ; il doit y avoir une relation de cause à effet. Ils maîtrisent des choses qui nous sont encore étrangères ; que nous ne pouvons même pas concevoir, ni même nommer ! Je pense que je me suis approché de telles techniques mais j'aimerai gagner du temps et dialoguer avec eux ! Et puis, il y a par là-bas des Lepchas...

    ― C'est quoi ? Des sortes de moutons ?

    ― Non, non, des hominines mais dans la version sur-hominine. Tu sais le pont tendu entre l'hominine et l'animal ; c'est ça un Lepcha. Dire que j'ai perdu mon temps en allant au mont Athos...

    ― Qu'est-ce que tu foutais là-bas ?

    ― Et bien ce que j'aurais dû aller faire dans l’Himalaya ! Je pensais qu'en réveillant le désir sexuel chez de vieux moines ermites, je pouvais récupérer leur savoir méditatif et contemplatif... ; mais ça n'a marché qu'en partie, et puis, les jeunes novices étaient plus tentant. Non, c'est dans l’Himalaya que je devais aller ; que je devrais aller... Parmi les Lepchas, qui me sont proches ; que je sais proches... Et crois-moi, je ne beurrerais pas que mon thé !!!

    ― T'es impayable toi !

    ― Je refais du thé ? Un clope ?

    ― Heu, non merci ; je suis trop barbouillé. De toute façon, je crois qu'il va falloir que j'y aille. Dans mon ailleurs, le Soleil va bientôt se lever et je ne rate jamais un lever de Soleil.

    ― Comme tu veux, n'hésite pas à revenir à l'occase. Il n'est pas de hasard : nous devions immanquablement nous rencontrer, par affinités profondes, millénaires. Et d'abord, en regard d'un calcul des probabilités. Et puis, j'aime bien ton petit air de Jésus...

    ― Coquin va ! Ciao Abdallah !

    ― Ciao Filareto !

Et, joignant le geste à la parole, François accompagne le départ de son nouvel ami d'un air de musique dont il a le secret. Dzziiiiiiiiiiiiiiiing, dzzzzzzzzzzzzzonnnnnng, ddddddddddzooing... Puis, il quitte sa grotte, rejoint la corniche et prends la position du lotus, toujours nu, et passe la fin de la matinée dans une totale immobilité, les yeux clos, laissant la chaude lumière solaire pénétrer tout son être. Heureux, parmi les hautes herbes d'un beau jardin sauvage...


Qui, quoi bio


François Augiéras
« Ayant abandonné ses études à quinze ans, il tourne assez vite à une sorte de vagabondage », dira de lui-même l'intéressé. Effectivement, après une naissance en 1925 aux États-Unis, le petit François arrive en France avant ses un an. De part sa mère polonaise, il se pense avoir des origines barbares qu'il fait remonter à quelque horde mongole ou tribu caucasienne. L'adolescence le voit prendre la route des mouvements para-scouts qui pullulent sous l'Occupation et le goût des errements dans la nature ; solitaire, il se complet dans une forme d'auto-éducation et d'auto-excitation permanente. Puis, c'est le départ pour le Sahara algérien où il découvre une sexualité originale auprès d'un vieil oncle méhariste. S'en suivront des voyages au Mali, en Mauritanie, en Tunisie, au Maroc ou encore en Grèce à la recherche de ce que lui seul pouvait savoir, mais avec toujours un retour auprès des paysages préhistoriques de Dordogne qui lui sont chers par dessus tout. Autobiographique, son œuvre, écrite comme peinte, ne ressemble à rien de connu ; feu d'artifice de couleurs iconiques et de pansexualité dionysiaque, elle semble transcrire une quête de l'affirmation d'être dans le Cosmos. Peu farouche, ne reculant devant aucun de ses désirs ; François s'empare du monde, de l'espace et du temps pour les contorsionner suivant une envie et une sensibilité qui lui tiennent lieu de volonté, et ce avec plus ou moins de succès. Son premier livre, Le Vieillard et l'Enfant, paru sous le nom d'Abdallah Chaamba, annonce d'emblée le niveau de la barre à franchir pour le suivre ; son dernier, posthume, Domme ou l'essai d'Occupation, clôt le cycle en relatant ses derniers moments d'anachorète cavernicole définitivement perché. François meurt indigent en 1971 dans un hospice de Dordogne sans avoir connu l'Âge d'Or qu'il attendait.

Filareto Kavernido
Filareto Kavernido est né sous le nom humain de Heinrich Goldberg en 1880 à Berlin. Comme son père, il sera médecin mais dans la spécialité gynécologique. Sa rencontre avec la philosophie de Friedrich Nietzsche lui procure de fortes émotions et pousse sa famille à l'envoyer se reposer et à voyager. Loin d'arranger sa crise ontologique, il reçoit l'apparition de Zarathoustra lors d'un séjour en Italie et change de nom pour devenir une sorte de prophète. Initiateur de plusieurs colonies agricoles, Filareto jette les bases d'un communisme individualiste, solaire et nudiste. Régulièrement chassé de ses lieux de vie, harcelé pour ses pratiques naturistes, poursuivi pour des actes d'avortement, invariablement confronté aux déboires de la vie communautaire, Filareto s'en ira inlassablement poursuivre ses rêves, des banlieues berlinoises aux collines ajacciennes en passant par les montagnes niçoises, avant de mourir, exécuté en 1933, en République Dominicaine. Ses écrits sont difficilement accessibles car en partie perdus et écrits en langue allemande ou en ido, une version réformée de l’espéranto. En français, on peut consulter ses correspondances régulières dans les numéros de L'En-dehors d'E. Armand des années 1920 jusqu'à sa mort.

Han Ryner
« Quant à ma vie, rien qui vaille la peine d'être conté ; et ce qui serait le moins éloigné d'offrir un vague intérêt serait si long à dire. [...] L'histoire d'un écrivain, c'est son œuvre. » C'est ce que Han Ryner écrit à son ami Hem Day ; et, si on le prend au pied de la lettre, l'histoire de sa vie doit quand même avoir un certain intérêt lorsqu'on liste les dizaines de romans, d'essais, de pièces de théâtre, de contes, de poèmes, d'articles et d'opuscules divers qui font désormais la joie du bouquinophile. Han Ryner est né en 1861, en Algérie, sous le nom de Henri Ner ; il n'a donc rien d'un batave mais ses origines sont catalanes. Jeune, il s'égare vers le sacerdoce mais se reprend à temps (il en gardera le goût prononcé des paraboles et un style symbolique), devient un professeur érudit tout en commençant à écrire et à anagrammer son nom. Le lire c'est entrer dans un univers touchant, un brin naïf et par bien des aspects daté, mais toujours franc et vertueux... Comment définir Han ? Anarchiste ; il l'est certes, mais dans sa tendance individualiste et non violente. Réfractaire, plutôt que révolutionnaire ; solitaire avec des fantasmes de grégarité ; stoïcien classique (son côté humain) oscillant avec le Cynisme dans sa version hardcore (son côté animal) ; anticlérical et plus généralement antidogmatique ; universaliste attaché à l'unicité de l'Individu... Han pense que l'humain est bon et reste forcément déçu de ce qu'il en constate réellement, mais l'on peut lui reconnaître une certaine persévérance dans le jugement. Quoi qu'il en soit, quelques ouvrages permettent d'aborder son style sans trop s'égarer dans une production parfois perfectible : Le Père Diogène, Petit manuel individualiste, Voyages de Psychodore et Paraboles Cyniques. Les aventuriers peuvent s'orienter vers des titres prometteurs, mais risquent d'en revenir déçus : Chair vaincue, L'Amour plural, Chère Pucelle de France, L'aventurier d'amour, Les orgies sur la Montagne, Prenez-moi tous ! ou encore La soutane et le veston... Han Ryner est mort en 1938 à Paris.

Zarathoustra
342. Incipit tragœdia. ― Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac Ourmi et s’en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son cœur se transforma, ― et un matin, se levant avec l'aurore, il s'avança devant le soleil et lui parla ainsi : « Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires ! Depuis dix ans tu viens ici vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent ; mais nous t'attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t'en bénissions. Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l'abeille qui a recueilli trop de miel, j'ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer jusqu'à ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres heureux de leur richesse. Pour cela je dois descendre dans les profondeurs : comme tu fais le soir, quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesses ! ― Je dois disparaître, ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil tranquille, moi qui peux voir sans envie un bonheur même trop grand ! Bénis la coupe qui veut déborder, que l'eau toute dorée en découle apportant partout le reflet de ta joie ! Vois ! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme. » ― Ainsi commença le déclin de Zarathoustra. (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir)

Renzo Novatore
Abele Rizieri Ferrari est né en 1890 dans un village d'Italie ; très jeune il quitte l'école et se forme lui-même en ayant la chance de lire Stirner, Nietzsche, Ibsen, Palante, Baudelaire ou encore Schopenhauer (mais comment y a-t-il eu accès ?). Forcément le résultat de ces lectures donne un être peu formaté et plutôt rétif dont on suit le sillage à travers incendies d'églises, vols divers, expropriations en tous genres, vandalismes réguliers, désertion, appels et participations à des insurrections...etc ; la liste est longue et non exhaustive. En 1922, la cavale prend fin ; honorablement, à coups de flingues. C'est donc sous son nom de plume et de plomb que l'on connaît désormais Renzo qui nous a laissé des textes et poèmes au lyrisme apocalyptique festif rappelant un certain Ernest Cœurderoy ; à leur lecture on se prend à inverser la traditionnelle étiquette d'anarchiste-individualiste en individualiste-anarchiste. Un compagnon dira, en guise d'épitaphe, qu'il fut « un athée de solitude qui voulait charmer l’impossible et qui embrassa la vie comme un amant ardent. Il fut un conquistador élevé d’immortalité et de puissance, qui voulait tout pousser jusqu’à sa splendeur maximale de beauté. » L'un des deux poèmes de Renzo qui nous soient parvenus porte le doux titre suivant : Vers le rien créateur...

Lepcha
Peuplade des confins himalayens et particulièrement du Sikkim. Les Lepchas sont des mystiques et des magiciens réputés, adeptes des sports psychiques les plus difficiles. Leurs ermites n'hésitent pas à s'emmurer vivants pendant des années en haute altitude, atteignant une clairvoyance peu concevable. Dans ces contrées, la télépathie fait encore office de télégraphie sans fil et les sciences modernes s'interrogent sur la possible connexion à internet de certains initiés. Coutumière de ces pratiques, l'exploratrice anarchiste Alexandra David-Néel relatait déjà, dans Mystiques et magiciens du Tibet, ceci  : « Le rôle de "récepteur" conscient, toujours prêts à vibrer au choc subtil des ondes télépathiques, est considéré comme presque aussi difficile que celui de "poste émetteur". Tout d'abord, celui qui veut devenir "récepteur" doit avoir été "accordé" avec celui dont il attend plus spécialement des messages. » Mais ils restent de joyeux drilles, et elle raconte encore dans ses Écrits intimes les scènes orgiaques auxquelles elle aurait personnellement assistées (connaissant son angoisse de tout contact physique et notamment sexuel, on peut penser que ce sont des rêves... inspirés par une certaine réalité).

Bernard-l'(h)ermite
Petit crustacé qui se loge habituellement dans une coquille abandonnée, connu aussi sous le nom de pagure ou ermit-krabo en langue ido. Son alter ego hominine a été canonisé en 1861 par l'église catholique sous le patronyme de Saint Bernard de Tiron après une instruction de 744 années, les autorités vaticanes hésitant à reconnaître un saint ayant une telle portée totémiste. « L'art de fréquenter les hommes repose essentiellement sur l'habitude (qui suppose un long exercice) d'accepter, d'absorber un repas dans la préparation duquel on n'a pas confiance. » (Friedrich Nietzsche, "364. L'ermite parle", Le Gai Savoir)